Cinq cent vingt-deux mille écrevisses capturées et détruites depuis 2007, et la population tient toujours. Dans les étangs du Parc naturel régional de la Brenne, dans l’Indre, ce chiffre résume à lui seul près de vingt ans de bataille contre un crustacé venu du sud des États-Unis. Depuis 2007, plus de 522 000 écrevisses ont été capturées et détruites par les différents acteurs du PNR, gestionnaires d’étangs, agents du parc et de la Réserve naturelle nationale de Chérine. Un effort colossal, mené nasse après nasse, deux fois par semaine sur le terrain. Et pourtant, l’espèce est toujours là.
À retenir
- Comment une écrevisse américaine s’est-elle rendue inexpugnable en France ?
- Pourquoi transformer ce fléau en aliment a failli être une catastrophe écologique supplémentaire
- Quand l’impossibilité de gagner force à accepter une cohabitation forcée
Sommaire
- Une espèce arrivée par accident, restée par conquête
- Le piège, arme unique d’une guerre d’usure
- Quand la justice s’en mêle
- Une espèce qui a essaimé bien au-delà de l’Indre
Une espèce arrivée par accident, restée par conquête
L’histoire commence loin de l’Indre. L’Écrevisse rouge de Louisiane a été introduite en France en 1976 pour l’élevage, avant que les premiers spécimens échappés ne soient capturés en Loire-Atlantique en 1987. Depuis, elle grignote le territoire français département après département. Découverte en Brenne en juin 2007, son éradication est difficile en raison de sa capacité de reproduction rapide et de sa résistance aux conditions extrêmes. Une femelle peut pondre jusqu’à sept cents œufs, soit cinq à dix fois plus qu’une écrevisse indigène. Autant dire que le rapport de force était plié d’avance.
Le terrain de jeu de l’animal, ce sont les quelque quatre mille étangs qui font la réputation de la Brenne, ce mille-étangs du centre de la France. Un paysage rêvé pour cette espèce originaire du sud-est des États-Unis. Elle marque une préférence pour les eaux calmes et ensoleillées, peu profondes, à fonds turbides et souvent couverts d’herbiers, tout en étant capable de résister à des conditions extrêmes, à des températures de plus de 30°C, au manque d’eau ou à la carence en oxygène. : rien ne l’arrête vraiment, ni la chaleur, ni la sécheresse, ni la pollution.
Les dégâts, eux, ne sont pas cosmétiques. En grignotant les bases de la chaîne alimentaire, l’écrevisse de Louisiane provoque une chute des populations de poissons comme le brochet et des amphibiens protégés, tandis que l’eau se charge en matières organiques et perd en oxygène. Elle creuse aussi des galeries dans les digues des étangs, fragilisant des ouvrages parfois centenaires. Et elle transporte, sans en souffrir elle-même, un champignon redoutable pour les espèces locales : porteuse saine du pathogène Aphanomyces astaci, elle provoque la peste de l’écrevisse, maladie mortelle pour les espèces indigènes comme l’écrevisse à pattes blanches, aujourd’hui en voie de disparition.
Le piège, arme unique d’une guerre d’usure
Face à cette invasion, une seule stratégie a été jugée réaliste : ne pas espérer l’éradication, mais contenir la casse. Son importante capacité de déplacement et l’interconnexion des étangs sont des facteurs favorisant la colonisation de l’espèce et ne permettent pas l’éradication en Brenne, si bien que la régulation des populations par piégeage a été le choix de gestion retenu. Concrètement, cela signifie des centaines de nasses posées sur le terrain, appâtées avec des restes de carpes récupérés gratuitement auprès d’un atelier de transformation local, et relevées inlassablement. Le piégeage est réalisé deux fois par semaine, une pression jugée suffisante par les gestionnaires.
Sur les 442 étangs inventoriés, 147 présentent des populations d’écrevisse de Louisiane, un chiffre qui donne la mesure du foyer d’infestation. Il y a tout de même une lueur d’espoir dans la statistique brute : depuis 2012, une diminution des captures a été constatée ainsi qu’une diminution de la taille des individus capturés. Les gestionnaires y voient un signe que la pression de piégeage porte ses fruits, même si la victoire totale reste hors de portée. Une piste complémentaire est aussi testée : la combinaison de la gestion mécanique par piégeage et de la gestion biologique via des poissons carnassiers semble être une approche prometteuse, le contrôle des populations pouvant être optimisé en combinant plusieurs méthodes.
Quand la justice s’en mêle
Début 2026, l’affaire a pris un tour judiciaire inattendu. Le 3 mai 2024, le préfet de l’Indre de l’époque, Thibault Lanxade, avait signé un arrêté autorisant la collecte, le transport et la valorisation par transformation des écrevisses non autochtones sur le territoire de la Brenne des étangs. L’idée était séduisante sur le papier : transformer un fléau écologique en filière alimentaire. Une dizaine de pisciculteurs agréés pour la collecte et le transport, ainsi que deux entreprises pour la transformation et la vente des écrevisses.
Le problème, c’est que ce projet contredisait la réglementation européenne en vigueur. La réglementation européenne interdit le transport des écrevisses de Louisiane vivantes ainsi que leur commercialisation. Et surtout, des voix qu’on n’attendait pas forcément dans le camp des opposants se sont fait entendre. Parmi les opposants à l’arrêté figuraient la fédération départementale de pêche et l’association Indre Nature, qui craignaient qu’en pratique la logique commerciale n’incite à capturer surtout les gros individus, laissant les reproducteurs de demain relancer la colonie. Un raisonnement contre-intuitif, mais qui tient : vendre l’écrevisse, c’est risquer de sélectionner les captures et de préserver, sans le vouloir, les meilleurs géniteurs.
Le tribunal administratif de Limoges a fini par annuler cet arrêté le 22 janvier 2026, mais pas sur le fond. Le motif retenu par les juges tient à un problème de forme, l’absence de consultation préalable, la préfecture ayant agi sans respecter les étapes obligatoires de concertation. L’État a été condamné à verser 1 800 euros de frais de justice aux requérants, mais la question de fond demeure entière : l’écrevisse de Louisiane continue de proliférer dans l’Indre.
Une espèce qui a essaimé bien au-delà de l’Indre
La Brenne n’est qu’un front parmi d’autres. L’espèce a colonisé le lac de Grand-Lieu et le marais de Brière avant de poursuivre sa progression vers les marais du Cotentin, tout en s’étendant vers le Centre et les étangs de la Brenne. Elle est aujourd’hui recensée dans soixante-dix départements français, un chiffre qui donne le vertige quand on se souvient qu’elle n’était présente nulle part sur le territoire il y a un demi-siècle. À ce rythme, la vraie question n’est peut-être plus de savoir comment l’éliminer, mais comment apprendre à vivre avec, sans sacrifier ni les brochets, ni les digues, ni la dernière écrevisse à pattes blanches qui subsiste encore dans quelques mares discrètes du centre de la France.
Sources : dailygeekshow.com | aquitaineonline.com


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