Sur cette île volcanique perdue entre l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud, à plus de 2 800 kilomètres de toute terre habitée, des rongeurs de moins de 10 centimètres dévorent chaque année environ deux millions de poussins d’albatros et de pétrels. Le chiffre, documenté par une étude publiée dans la revue Ibis, a été confirmé par plusieurs chercheurs travaillant pour la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB), l’organisation britannique de protection des oiseaux qui gère le programme de restauration de l’île Gough depuis plus d’une décennie.
À retenir
- Des créatures minuscules terrorisent des oiseaux géants : comment des souris ont-elles pu devenir les prédateurs suprêmes d’une île ?
- Une opération colossale de 9,2 millions de livres s’est effondrée en quelques mois : qu’a-t-il mal tourné ?
- Un répit spectaculaire a montré ce qui était possible : pourquoi la victoire s’est-elle transformée en défaite ?
Sommaire
- Des souris de bateau devenues prédateurs de géants
- Neuf millions de livres pour éradiquer un fléau
- Un mulot qui a fait tout échouer
- Un répit, pas une victoire
Des souris de bateau devenues prédateurs de géants
L’histoire commence au XIXe siècle, quand des marins baleiniers accostent sur cette île sans arbres balayée par les vents. Les souris ont été introduites accidentellement sur l’île, très probablement par des marins au XIXe siècle, et depuis leur arrivée, elles ont appris à exploiter toutes les sources de nourriture disponibles, y compris les oiseaux marins. Sans prédateur naturel, sans concurrent, ces rongeurs venus d’Europe ont trouvé sur Gough un territoire vierge, hébergeant plus de dix millions d’oiseaux appartenant à une vingtaine d’espèces qui n’ont, pour la plupart, jamais évolué face à un mammifère terrestre.
Résultat, une catastrophe silencieuse. Les caméras posées près des nids ont capté des scènes que même les scientifiques qualifient de difficiles à regarder : des vidéos ont montré des souris mangeant la chair de poussins d’oiseaux marins vivants, un poussin d’albatros de Tristan pouvant peser jusqu’à 10 kilos, mais les morsures infligées nuit après nuit finissent souvent par le tuer. Les poussins d’albatros, immobiles dans leur nid pendant des semaines, ne fuient pas. Ils encaissent. Les images ont montré les souris se regrouper en bandes pouvant compter jusqu’à neuf individus pour dévorer les poussins vivants, et grignoter aussi les adultes, ce qui est encore plus inquiétant. Une souris seule contre un albatros semble absurde. Une meute de neuf, la nuit, contre un oisillon incapable de se défendre, ça devient une hécatombe silencieuse.
Le phénomène s’est même étendu aux oiseaux adultes, ce qui a stupéfié les ornithologues. Un chercheur de la RSPB travaillant sur les îles Marion et Gough en 2017 et 2018 a découvert avec ses collègues trois oiseaux marins adultes présentant des blessures béantes, et 23 adultes morts probablement des suites d’attaques de souris. Ces attaques sur des reproducteurs qui vivent parfois plusieurs décennies changent la donne : un poussin perdu, c’est une saison ratée ; un adulte tué, c’est des années de reproduction envolées.
Neuf millions de livres pour éradiquer un fléau
Face à l’urgence, la RSPB et ses partenaires lancent en 2021 l’une des opérations d’éradication de rongeurs les plus ambitieuses jamais tentées. Un programme d’éradication à 9,2 millions de livres est planifié, initialement prévu pour débuter en 2020, avec l’objectif de rendre l’île exempte de souris d’ici 2022. La pandémie de Covid-19 retarde le calendrier, mais l’opération finit par se concrétiser. Le programme utilise des hélicoptères pour larguer des granulés de céréales contenant du brodifacoum, un rodenticide puissant.
La logistique est vertigineuse pour une île de 91 kilomètres carrés sans piste d’atterrissage ni port. Des pilotes hautement expérimentés répandent les granulés d’appât contenant un rodenticide à travers l’île durant l’été austral 2021, pendant que des populations d’oiseaux terrestres sont mises à l’abri le temps que l’opération se termine. La cheffe de la RSPB elle-même compare l’exploit à une prouesse spatiale : « ce fut l’un des programmes de restauration insulaire les plus ambitieux jamais tentés, rassemblant des experts du monde entier dans l’un des endroits les plus reculés et difficiles d’accès de la planète, l’équivalent, en matière de conservation, d’un alunissage. »
Un mulot qui a fait tout échouer
Les premiers résultats sont spectaculaires. Pendant une saison de reproduction entière, les oiseaux nichent presque sans être dérangés. Puis, en décembre 2021, à peine quatre mois après la fin du largage d’appâts, une caméra de surveillance capte l’image d’une silhouette familière. Les espoirs de succès étaient d’abord très élevés, mais une seule souris a été repérée par l’équipe de surveillance trois mois après la fin de l’opération, et le nombre d’individus avait augmenté d’ici la fin de l’été 2022.
Le verdict tombe sans appel. Malgré le respect des directives internationales et des meilleures pratiques pour l’éradication d’espèces envahissantes, le projet a été déclaré infructueux, des souris ayant été détectées sur l’île Gough après son achèvement, avec une population qui a rapidement augmenté par la suite. Quelques survivants, planqués dans une poche du relief accidenté de l’île ou dans une zone où les granulés n’ont pas été distribués de manière homogène, ont suffi à tout recoloniser en quelques mois. Une poignée de rongeurs de quelques grammes a eu raison de neuf millions de livres et de plusieurs années de préparation.
Le mystère reste entier sur les causes précises de cet échec. Une image de caméra prise en décembre 2021 a livré un coup dur aux défenseurs de l’environnement, un mouton apparaissant… une souris apparaissant dans le cadre, preuve que l’éradication tentée quelques mois plus tôt avait échoué, sans qu’on sache clairement pourquoi. Un rapport indépendant a depuis été lancé pour comprendre ce qui a cloché, du dosage des appâts à la topographie accidentée de l’île, en passant par d’éventuelles zones refuges où les hélicoptères n’auraient pas pu épandre correctement.
Un répit, pas une victoire
Il serait injuste de résumer cette opération à un simple fiasco. Le répit accordé aux oiseaux pendant les mois où les souris avaient quasiment disparu a produit des résultats spectaculaires. Plus de 1 000 albatros de Tristan se sont envolés du nid pour la première fois de ce siècle, et le taux de réussite de reproduction du prion de MacGillivray a bondi d’une moyenne de 6 % à 82 %, tandis que le pétrel de l’Atlantique a doublé ses résultats de l’année précédente avec un taux de réussite de 63 % pour cette espèce menacée. La preuve, s’il en fallait une, que retirer les souris fonctionne, à condition de le faire jusqu’au dernier individu.
La RSPB ne cache pas que la partie n’est pas terminée. Les oiseaux marins de l’île Gough sont en sécurité pour l’instant, tant que le nombre de souris reste assez bas pour ne pas épuiser les sources de nourriture primaires et les pousser à s’attaquer aux oiseaux nicheurs, mais cette situation ne durera pas et un retour sur l’île pour terminer le travail sera nécessaire à un moment donné. Pendant ce temps, sur Marion Island, une autre île subantarctique confrontée au même fléau, une opération d’éradication distincte a été planifiée en tirant les leçons de l’échec de Gough. Deux millions de poussins par an, cela représente, à l’échelle d’une vie humaine, la disparition programmée d’une espèce entière avant même qu’elle n’ait eu le temps de s’en rendre compte.
Sources : en.mercopress.com | acap.aq


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