Les pêcheurs d’oursins du golfe de Lava n’ont pas gardé leur secret pendant des décennies, du moins pas pour les pièces. L’affaire éclate dans la presse le 14 novembre 1986, quatorze mois après la découverte, quand un journal local annonce l’interpellation de onze personnes pour recel de pièces romaines. Pour le plat en or, en revanche, le silence a duré vingt-quatre ans.
Une chose est sûre : l’or ne devait rien aux pêcheurs.
À retenir
- Des plongeurs corses découvrent des pièces d’or romaines en septembre 1985 dans le golfe de Lava.
- L’État a confisqué 73 pièces, soit environ un huitième de ce que revendiquait Félix Biancamaria.
- Un plat en or de 879 grammes, saisi en 2010 à Roissy, reste propriété de l’État après le procès de 2024.
Sommaire
Septembre 1985, trois pièces par deux mètres de fond
Le 6 septembre 1985, trois plongeurs corses, Félix Biancamaria, son frère Ange et leur ami Marc Cotoni, mettent au jour une quantité considérable de pièces d’or en pêchant l’oursin. Ils sont dans la crique de Capo di Feno, et c’est à environ deux mètres de profondeur qu’ils repèrent les trois premiers aurei. L’oursinade tourne court. Ils enchaînent les plongées, découvrent d’autres pièces enfouies dans le sable, et soulèvent les rochers à coups de crics et de barres à mine.
Certaines pièces étaient scellées à la roche. Il a fallu casser la gangue au couteau ou au marteau.
Combien d’or ? Selon son propre récit, Félix Biancamaria en aurait remonté près de 600 pièces, soit de quoi remplir plusieurs bocaux de confiture. Les expertises vont bien au-delà : le trésor pourrait avoir contenu jusqu’à 1 400 pièces, voire 4 400 selon une autre expertise, pour une valeur totale de 21 à 100 millions d’euros. L’écart entre ces chiffres dit tout du problème : personne n’a jamais pu dresser d’inventaire, puisque les objets ont circulé sous le manteau avant que quiconque les compte.
Le golfe n’en était pas à son coup d’essai. Dès 1956, quarante et une pièces d’or apparaissent mystérieusement sur le marché, dispersées aux enchères, avant d’être publiées par le numismate Jean Lafaurie en 1958. Les plongeurs de 1985 n’ont fait que rouvrir un filon que le milieu des collectionneurs connaissait déjà.
Ce que dit la loi, et ce que le DRASSM a pu en faire
Le principe tient en une phrase. Un trésor découvert sous l’eau, dont le propriétaire est inconnu, revient à l’État. En droit français, le Code du patrimoine range ces biens parmi les biens culturels maritimes du domaine public maritime, à déclarer aux autorités. Les frères Biancamaria ont préféré le marché des antiquaires.
Le rôle du DRASSM, le département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines du ministère de la Culture, a surtout consisté à courir derrière l’or. Une partie du lot, proposée à la vente au Sporting d’hiver de Monte-Carlo, a été saisie par les Douanes à sa demande. Le 18 novembre 1986, ses plongeurs fouillent le golfe sans trouver ni monnaie ni trace d’épave, et un arrêté préfectoral interdit ensuite la plongée sur le site. Le fond avait déjà été vidé.
Cette absence d’épave est le nœud juridique de toute l’affaire. Aucune trace de navire n’a jamais été retrouvée, ce qui alimente une autre piste : une rumeur du village de Villanova évoque des ruines de villas romaines sur les hauteurs, et des ouvriers italiens qui auraient exhumé au XIXe siècle des jarres pleines d’or, cachées en partie dans une grotte près de la mer. Si l’or vient de la terre et non d’un naufrage, le régime des épaves ne s’applique plus de la même façon. Le titre de cet article parle d’ailleurs de pièces « endormies depuis le IIIe siècle » au fond du golfe, mais personne ne sait vraiment comment elles y sont arrivées.
Condamnations, plat disparu et or toujours dispersé
Les premières sanctions tombent en 1994. Ange et Félix Biancamaria et Marc Cotoni sont condamnés à dix-huit mois de prison avec sursis et 25 000 francs d’amende pour recel et détournement d’épave maritime, deux numismates professionnels étant également condamnés, et la peine est confirmée en appel en 1995. Le bilan matériel est maigre. L’État a confisqué 73 pièces, confiées au Cabinet des médailles à Paris et au musée de Sartène. Rapporté aux 600 pièces revendiquées par Félix Biancamaria lui-même, cela représente environ une sur huit.
Puis le plat réapparaît.
Les plongeurs l’avaient sorti de l’eau en août 1986. Dans son livre, Félix Biancamaria raconte l’avoir trouvé sous un gros rocher, soulevé avec un cric de char AMX30. Le 21 octobre 2010, la police l’intercepte en gare de Roissy, alors qu’il revenait de Bruxelles où il aurait tenté de le vendre. L’objet est un plat en or incurvé de 25 cm de diamètre, d’un poids de 879 grammes, et sa valeur a été évaluée entre 2 et 8 millions d’euros. Ce n’était pas la première fois que les douaniers, bien informés, attendaient un porteur d’or de Lava à la sortie d’un train ou d’un avion.
Le procès s’est tenu à Marseille, les 29 et 30 janvier 2024. La défense a plaidé la non-rétroactivité de la loi pénale et une origine terrestre du trésor. Le verdict, rendu le 27 mars 2024, condamne Félix Biancamaria à 12 mois de prison avec sursis et à une amende de 200 000 euros, payée solidairement avec Jean-Michel Richaud, lui-même condamné à huit mois avec sursis. L’État reste propriétaire du plat.
Pour les pièces, la réponse est moins confortable. Le trésor n’a jamais été reconstitué : la reconstitution de l’inventaire se heurte à une dispersion précoce et largement clandestine des objets, et des anneaux d’or ont été fondus, donc perdus pour toujours. L’État peut en théorie réclamer à tout moment les objets de Lava en sa qualité d’autorité des épaves, seul un multiple de Claude II vendu aux enchères pouvant lui échapper. Les collectionneurs qui détiennent aujourd’hui un aureus de Gallien sans papiers solides en savent quelque chose.
L’affaire n’est pas close sur le plan policier. En mars 2017, quatre personnes ont été interpellées à Bastia avec seize pièces d’or dissimulées dans des tampons encreurs en bois et en caoutchouc. Quant au médaillon de Gallien qui ornait le centre du plat, estimé à lui seul à 580 000 euros, il a disparu et reste activement recherché par les autorités.
Sources : arabnews.fr | ici.fr


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