Imaginez un instant que vous soyez randonneur en automne dans les montagnes verdoyantes qui entourent Chongqing, cette métropole tentaculaire du sud-ouest chinois. Rien, absolument rien dans le paysage ne laisse deviner ce qui se cache sous vos pieds. Et pourtant, à quelques centaines de mètres de profondeur, dort depuis des décennies un colosse de béton et d’acier, un réacteur nucléaire jamais mis en service, abandonné à 85 % de son achèvement. Cette histoire, digne d’un roman d’espionnage, mêle guerre froide, rivalité sino-soviétique et une décision politique qui a changé le destin de dizaines de milliers d’ouvriers. Plongeons ensemble dans les entrailles du Projet 816.
À retenir
- Le Projet 816, creusé de 1966 à 1984 dans la montagne Jinzi près de Chongqing par plus de 60 000 travailleurs, visait à produire du plutonium militaire à l’abri d’une frappe soviétique ou américaine.
- En 1984, Deng Xiaoping abandonne le chantier alors que 85 % du gros œuvre est achevé, la détente avec Moscou et le virage vers le développement économique rendant le projet obsolète.
- Déclassifié en 2002, le site est aujourd’hui un site touristique classé 4A, où l’on peut voir plus de 1 000 instruments d’origine préservés intacts.
Un chantier titanesque creusé à mains d’hommes dans le secret le plus total
Difficile aujourd’hui d’imaginer l’ampleur du travail accompli dans la montagne Jinzi, au cœur du district de Fuling. Pendant près de dix-sept ans, plus de 60 000 soldats et travailleurs se sont relayés pour creuser, à la force des bras et des explosifs, un réseau souterrain qui dépasse l’entendement. Des unités entières du génie militaire, dont plus de 20 000 soldats de l’unité 8342, ont été mobilisées en permanence pour venir à bout de la roche. Le résultat donne le vertige : 104 000 mètres carrés de galeries et de salles, reliés par plus de 20 kilomètres de tunnels.
La pièce maîtresse de cet ensemble, la caverne principale, atteint 79,6 mètres de hauteur, soit à peu près l’équivalent d’un immeuble de vingt étages, et s’enfonce à plus de trente mètres sous le lit de la rivière voisine. Tout cela a été réalisé dans un secret absolu, sans que la population environnante ne sache réellement ce qui se tramait sous la montagne. On peine à concevoir qu’une telle infrastructure ait pu voir le jour à une époque où les moyens techniques restaient rudimentaires comparés à ceux d’aujourd’hui.
Pourquoi Mao voulait sa bombe planquée sous une montagne
Pour comprendre l’origine de ce projet pharaonique, il faut remonter à l’été 1966. La Chine et l’Union soviétique, jusque-là alliées idéologiques, traversent une rupture brutale. Pékin se retrouve isolé, privé du soutien technique de Moscou, alors même que la course à l’armement nucléaire bat son plein en pleine guerre froide. C’est dans ce climat de méfiance généralisée que le Premier ministre Zhou Enlai donne son feu vert au lancement du Projet 816, officiellement baptisé « The Underground Atomic Reactor and Chemical Reprocessing Plant of the Third Front Construction ».
L’objectif est clair : doter la Chine d’un réacteur capable de produire du plutonium de qualité militaire, sans dépendre de la moindre assistance étrangère. Il s’agit ni plus ni moins de la première tentative chinoise de bâtir, seule, un outil de dissuasion nucléaire complet. Enfouir l’installation sous une montagne n’est pas un caprice architectural : à l’époque, la crainte d’une frappe soviétique ou américaine pousse les stratèges chinois à cacher leurs infrastructures sensibles dans des zones montagneuses reculées, loin des grandes villes côtières jugées trop vulnérables.
Deng Xiaoping tire un trait sur un rêve nucléaire devenu obsolète
Dix-sept années d’efforts, des milliers de vies consacrées à ce chantier titanesque, et puis soudain, tout s’arrête. En 1984, alors que 85 % du gros œuvre est achevé mais que seulement 60 % des installations techniques sont en place, l’ordre tombe : le Projet 816 est officiellement abandonné. Que s’est-il passé ? La réponse tient en un nom : Deng Xiaoping.
Arrivé au pouvoir, le nouveau dirigeant chinois amorce un virage stratégique majeur. Les tensions avec Moscou s’apaisent progressivement, la doctrine de la paix et du développement remplace peu à peu celle de la confrontation permanente, et surtout, les réformes économiques engagées transforment radicalement les priorités du pays. Un réacteur militaire enfoui sous une montagne, conçu pour un contexte géopolitique révolu, ne correspond plus du tout aux ambitions d’une Chine qui s’ouvre au monde et mise désormais sur son développement économique plutôt que sur l’escalade militaire. Le rêve nucléaire de l’ère maoïste devient, du jour au lendemain, un vestige coûteux et inutile.
De la guerre froide au tourisme : la seconde vie inattendue du site 816
Pendant près de deux décennies, le site reste enseveli sous le secret d’État, invisible aux yeux du monde. Il faut attendre 2002 pour que la Chine accepte enfin de le déclassifier. Cette usine ultra-secrète, figée dans le temps depuis son abandon, est alors révélée au public pour la toute première fois. On y découvre un instantané saisissant de la technologie des années 1970 et 1980, comme si le temps s’était arrêté net.
Aujourd’hui, le Projet 816 a connu une reconversion que personne n’aurait pu imaginer à l’origine : classé site touristique de niveau 4A en Chine, il attire désormais des visiteurs curieux de parcourir ses galeries impressionnantes. La salle des instruments, notamment, fascine par sa précision d’un autre âge : plus de 1 000 appareils d’origine, autrefois utilisés pour surveiller les moindres défaillances des conduites du procédé nucléaire, ont été conservés presque intacts. Ces cadrans, ces manettes et ces panneaux de contrôle racontent, en silence, l’histoire d’une ambition nucléaire figée en plein élan.
En parcourant aujourd’hui ces couloirs creusés à la sueur de dizaines de milliers d’hommes, difficile de ne pas ressentir un certain vertige historique. Le Projet 816 incarne à lui seul les bouleversements géopolitiques du vingtième siècle : né dans la peur d’un conflit nucléaire, il s’est éteint sous l’effet d’une détente inattendue, avant de renaître, des années plus tard, comme curiosité touristique. Une trajectoire qui invite à réfléchir sur tous ces projets pharaoniques, ailleurs dans le monde, entamés dans l’urgence stratégique et abandonnés au gré des équilibres politiques. Combien d’autres montagnes, quelque part sur la planète, gardent ainsi enfouis des secrets similaires ?


4 hour_ago
30


























.jpg)






French (CA)