Des arbres tropicaux se dressent encore au fond du lac Brokopondo, au Suriname, là où l’eau les a surpris dans les années 1960. Aujourd’hui, des plongeurs y descendent pour les scier un à un et les remonter vers la surface, plus d’un demi-siècle après la fermeture de la rivière.
Tout part du barrage d’Afobaka, construit de 1961 à 1964 sur la rivière Suriname. L’ouvrage mesure 54 m de haut, soit à peu près un immeuble de 18 étages, et environ 1,9 km de long, c’est-à-dire une vingtaine de terrains de football mis bout à bout. Sa raison d’être tenait à un client : l’usine d’aluminium tenue par une filiale d’Alcoa, à qui il devait fournir de l’électricité. La rivière a été fermée en 1964.
Le lac, lui, a mis des années à se remplir.
À retenir
- Le barrage d’Afobaka a noyé une forêt tropicale en 1964 sans la défricher.
- Le lac Brokopondo couvre environ 1 560 km², soit près de 10 % du Suriname.
- Des plongeurs brésiliens coupaient des troncs à 25 m de fond dès 2006.
Sommaire
Un lac grand comme 15 fois Paris
Le lac Brokopondo, aussi appelé lac Van Blommestein, couvre environ 1 560 km². C’est près de 10 % du Suriname, soit l’équivalent de 15 fois Paris intra-muros. Transposée à la France métropolitaine, la même proportion donnerait un plan d’eau d’environ 2 fois la Bretagne. Sous cette étendue se trouvait de la forêt tropicale, noyée sans avoir été défrichée.
Des villages ont été engloutis en même temps que les arbres. Privés d’oxygène au niveau des racines, ceux-ci sont morts sur place sans jamais être abattus, et en 2004 on voyait encore des cimes dépasser de la surface.
Pour comprendre ce choix, il faut regarder la logique industrielle de l’époque. L’aluminium se fabrique à partir de bauxite, un minerai que le Suriname extrait, et exige d’énormes quantités d’électricité. Un barrage retient l’eau en amont pour la faire passer dans des turbines, d’où la taille démesurée du réservoir. Dans ce schéma, les arbres n’ont simplement pas été retirés avant la montée des eaux.
L’IRD, l’institut français de recherche, relève que défricher 18 % du lac n’aurait rien coûté de plus. La surface concernée aurait représenté environ 280 km², presque 3 fois celle de Paris.
Ne pas défricher a aussi une dimension climatique. Dans les retenues tropicales, la végétation noyée se décompose et peut libérer du méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2 sur quelques décennies. Ce phénomène a été étudié de près sur le barrage de Petit-Saut, en Guyane, voisine du Suriname. Le lac Brokopondo, lui, représente environ 4 fois la surface de cette retenue guyanaise.
Des plongeurs à 25 m de fond
En 2004, une société locale a fait un essai de coupe sous l’eau.
Deux ans plus tard, en 2006, des plongeurs brésiliens coupaient des troncs à 25 m de fond. C’est au-delà des 20 m que l’on fixe généralement comme limite aux plongeurs de loisir débutants, et l’air y est respiré à une pression 3,5 fois supérieure à celle de la surface. Les arbres, eux, avaient passé plus de 40 ans sous l’eau, à l’abri de l’air, ce qui ralentit en principe la dégradation du bois.
Le bois restant était alors estimé à au moins 10 millions de m³, de quoi former un cube d’environ 215 m de côté. Rapporté à des bassins olympiques de 2 500 m³, cela ferait 4 000 piscines à remplir de troncs. Sa valeur atteignait près de 1,5 milliard d’euros, soit environ 150 € le mètre cube en moyenne. Ces chiffres datent de 2006 et restent une estimation.
Entre l’essai de 2004 et le chantier brésilien de 2006, deux ans seulement ont suffi pour passer de la curiosité à une coupe menée à 25 m de profondeur.
Un chantier encore actif en 2025
Une société exploite encore le site en 2025 et parle de 150 000 ha de forêt noyée. Cela équivaut à 1 500 km², un chiffre très proche des 1 560 km² du lac, ce qui suggère que presque toute la retenue serait concernée. Rien ne permet toutefois d’affirmer que ce bois soit entièrement accessible à des plongeurs. Vingt et un ans séparent d’ailleurs l’essai de 2004 de cette exploitation toujours en cours.
Ce bois est vendu pour la maison.
Le plus frappant, à mon sens, tient à l’inversion : ce qu’on n’a pas coupé à sec, on le coupe aujourd’hui sous l’eau, avec des plongeurs. Parquets, terrasses ou mobilier seraient les débouchés logiques d’un bois d’aménagement, sans que le détail des ventes soit connu. Pour l’acheteur, l’argument est aussi narratif, puisqu’il s’agit d’un bois resté des décennies sous un lac de barrage.
Avant d’acheter un bois présenté comme issu d’un lac, mieux vaut demander l’essence, l’origine exacte, la méthode de coupe et la traçabilité. Un vendeur sérieux répond sans détour. Une belle histoire de forêt noyée ne remplace pas une fiche produit. Quant aux 150 € le m³ calculés plus haut, ils découlent d’une estimation de 2006 et ne servent pas de repère de prix actuel.
Entre la fermeture de la rivière en 1964 et le chantier de 2025, 61 ans se sont écoulés. Les éléments disponibles ne disent pas quelle part de cette forêt a déjà été remontée depuis les premiers essais, ni combien de troncs restent à couper.
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Sources : alamyimages.fr | shareguyane.canalblog.com


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