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Comment reprendre Gilles Vigneault sans simplement refaire Gilles Vigneault ? À 97 ans, le poète possède un répertoire si profondément ancré dans la mémoire collective québécoise que certaines de ses chansons semblent avoir toujours existé. Pour Louis-Jean Cormier, chargé d’en revisiter une poignée avec sept interprètes sur l’album Au cœur du pays, la solution a été de s’approcher de l’œuvre avec respect, certes, mais surtout avec suffisamment de liberté pour lui permettre de s’épanouir encore.
« J’aime vraiment dire que j’ai été nommé comme le relecteur en chef », lance Louis-Jean Cormier en riant. Au départ, il n’était pourtant pas question de faire un disque. Les nouvelles versions de chansons de Vigneault avaient été enregistrées pour Au cœur du pays, un documentaire diffusé à Télé-Québec en 2025. Le choix des pièces et des interprètes avait donc été déterminé par les thèmes abordés dans le film. Puis, Gilles Vigneault a entendu le résultat. Séduit par le travail accompli, il a voulu que les chansons s’incarnent. Les enregistrements réalisés pour le documentaire sont ainsi devenus un album à paraître le 11 septembre, qui réunit Matiu, Michel Rivard, Lou-Adriane Cassidy, Kathleen Fortin, Richard Séguin, Ariane Moffatt et Louis-Jean Cormier, en plus de Gilles Vigneault… un peu au début et un peu à la fin.
Respecter l’ADN, oublier le reste
Pour donner une unité à ces voix venues d’horizons différents, Louis-Jean Cormier a imposé un même point de départ : piano acoustique, batterie, contrebasse et guitares. Une formation suffisamment souple pour faire voyager les chansons entre le jazz, la soul, le blues et le rock, sans effectuer un exercice de style. Car, pour lui, une bonne reprise ne repose pas sur la fidélité à l’arrangement original. Elle exige plutôt qu’on découvre ce qu’il appelle « l’ADN de la chanson ». « Souvent, les gens pensent que la chanson, c’est un bon texte avec une bonne musique, mais c’est pas vraiment ça. Dans mon livre à moi, c’est vraiment le mariage entre les deux », explique-t-il.
Il faut donc préserver la relation entre les mots, la mélodie et l’atmosphère. Une fois cette cohérence trouvée, tout ou presque devient permis. L’artiste pousse même l’exercice jusqu’à éviter de réécouter les versions originales lorsqu’il connaît déjà les chansons. Il préfère s’installer derrière une guitare ou devant un piano et chercher à retrouver l’incertitude de celui qui compose. « Je vais essayer de me mettre vraiment dans la peau d’un créateur qui part from scratch. Donc, toujours m’obliger à avoir un pied dans le vide, souligne-t-il. Parce que la vraie création part du néant. »
C’est ainsi que Gros Pierre, qu’il interprète lui-même sur l’album, lui est apparue avec une couleur nouvelle. Pour refaire la chanson, il s’est imaginé « sur le bord d’une track de chemin de fer », une brindille dans la poche et un beau chapeau sur la tête. Une image suffisamment précise pour que tout le reste se dessine.
Une liberté à transmettre
Revisiter Vigneault permet évidemment de préserver un pan de l’histoire culturelle québécoise. Mais cet argument n’est pas celui qui enthousiasme le plus Louis-Jean Cormier. Ce qu’il souhaite transmettre aux générations qui connaissent moins cette œuvre, c’est plutôt la liberté avec laquelle les chansons pouvaient autrefois être construites. Dans les textes de Gilles Vigneault, ce qui le fascine particulièrement, c’est le territoire. Ses chansons donnent à voir un lieu, dit-il. On sait où l’on se trouve. Il admire aussi la précision presque artisanale de son écriture. L’auteur de 97 ans a tellement étudié la rime qu’il s’est même constitué son propre dictionnaire de mots d’une syllabe pour trouver le pied exact dont un vers a besoin. « Il n’y a rien qui est laissé pour compte. Dans sa plume, tu sens que tu es pris par la main. Tu vas traverser quelque chose », soutient-il avec admiration.
La collaboration a aussi placé Louis-Jean Cormier dans une situation singulière : celle de devoir diriger l’un des auteurs-compositeurs les plus importants de l’histoire de la chanson québécoise. Lorsqu’est venu l’enregistrement de Vigneault lui-même, ce dernier a rapidement fait disparaître le poids de son âge et l’érudition liée à son expérience. Louis-Jean Cormier se souvient des premiers mots que le poète lui a adressés en s’assoyant devant lui : « Louis-Jean, c’est important pour moi que tu saches que l’âge n’amène aucune compétence que ce soit. Je suis ton égal et je suis même un enfant. Tu me dis quoi faire. C’est toi qui diriges. »
Une autre fois, le quadragénaire lui a demandé s’il existait des chansons de son immense catalogue qu’il était désormais incapable d’entendre. Vigneault a regardé par la fenêtre pendant quelques secondes avant de répondre : « Les chansons ne sont usées que pour nous-mêmes. »
Une journée de musique
Sur Au cœur du pays, Gilles Vigneault ouvre lui-même la porte. Pour l’album, il a tenu à réciter un ancien texte, accompagné au piano. Puis, les interprètes prennent successivement possession de son univers. Il fallait encore trouver un ordre à ces enregistrements qui n’avaient jamais été conçus pour former un disque.
Certaines pièces lui semblaient lumineuses, d’autres nocturnes. Il a fini par envisager l’ensemble comme le passage des heures. « Il y a des chansons d’ouverture, des chansons de soleil, des chansons de lune. Ça fait comme une journée de musique. Une belle journée où il se passe plein d’affaires », relate l’artiste.
Et la journée pourrait être loin d’être terminée. Ce qui devait être la trame sonore d’un documentaire a déclenché un « effet domino ».
Presque un siècle de vie
Après ce premier album, une nouvelle série de chansons est déjà en chantier afin d’élargir le répertoire, notamment en vue de la création d’un spectacle. À presque un siècle de vie, Vigneault n’est donc pas seulement célébré. Ses chansons continuent leur chemin dans d’autres voix. Comme des bateaux qui, plutôt que de rester au port, auraient repris la mer.


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