Dans l’État du Pará, au bord du rio Tapajós, des bungalows à bardeaux blancs pourrissent doucement sous la canopée. Des bouches d’incendie rouge vif, rouillées, émergent de la végétation. Un château d’eau américain domine toujours la clairière. Cette ville s’appelle Fordlândia, et elle appartient depuis 1945 au Brésil, mais elle porte encore le nom de l’homme qui l’a fait construire sans jamais y poser le pied : Henry Ford.
À retenir
- Un industriel milliardaire bâtit une ville de 10 000 km² sans jamais y aller
- L’écosystème amazonien se rebelle contre l’ordre américain imposé
- 20 millions investis, 250 000 dollars récupérés : le prix d’ignorer la nature
Sommaire
- Un pari industriel à 10 000 km2
- La biologie contre l’organisation industrielle
- Vingt millions de dollars engloutis, 250 000 récupérés
- Ce que la forêt a repris
Un pari industriel à 10 000 km2
L’histoire commence en 1927. Henry Ford, dont l’usine tourne à plein régime, dépend entièrement du caoutchouc britannique et néerlandais produit en Asie du Sud-Est pour fabriquer les pneus de ses voitures. L’idée le taraude : pourquoi ne pas produire son propre caoutchouc, directement à la source, en Amazonie ? Ford voulait créer sa propre source de caoutchouc, et le Brésil, désireux de revenir dans la partie, était heureux de lui fournir deux millions d’acres pour créer une plantation de caoutchouc. Une surface qui avoisine les 10 000 km2, soit à peu près la taille du Luxembourg multipliée par quatre.
Mais Ford ne s’arrête pas à la plantation. Il veut y greffer un morceau d’Amérique. La ville tout américaine de Ford, avec ses cottages de style Cape Cod et ses bouches d’incendie rouges, son hôpital, ses piscines et son terrain de golf, a fini par céder du terrain face aux vignes envahissantes, aux vipères et à l’humidité de l’Amazonie. Sur place, les ouvriers brésiliens sont soumis à des règles venues tout droit du Michigan : repas obligatoires au réfectoire, surveillance de l’hygiène de vie, et surtout, alcool strictement banni. L’alcool était strictement interdit à l’intérieur de Fordlândia, même dans les foyers des ouvriers, sous peine de licenciement immédiat, ce qui a poussé des habitants du coin à ouvrir des commerces mal famés en périphérie de la ville. Un détail qui en dit long : on peut construire un golf en pleine jungle, mais pas dicter les habitudes d’une population qui n’a rien demandé.
La biologie contre l’organisation industrielle
Le vrai problème, ce n’est ni le climat, ni la main-d’œuvre, ni la logistique. C’est une erreur de biologie élémentaire, commise par des ingénieurs qui appliquaient à la jungle les méthodes du Michigan. Fordlândia cherchait à imiter les plantations efficaces promues par la Grande-Bretagne en Extrême-Orient, densément cultivées, avec des arbres plantés en rangées compactes, alors que les hévéas n’avaient jamais été cultivés ainsi dans leur bassin amazonien natif, sans qu’aucun botaniste n’ait été consulté. Une négligence stupéfiante pour un homme réputé si méthodique.
Dans la forêt amazonienne, l’hévéa pousse naturellement dispersé, un arbre isolé au milieu de centaines d’autres espèces. Cet éparpillement n’est pas un hasard de la nature : c’est une défense. Les cultures habituellement plantées aux États-Unis fonctionnent bien en rangs serrés, mais les hévéas brésiliens n’étaient pas adaptés à ces conditions ; espacés, les dégâts comme la maladie des feuilles ou les insectes ne touchaient qu’un arbre à la fois, alors que rapprochés, le champignon se propageait de façon incontrôlable et détruisait des plantations entières. Le responsable porte un nom scientifique, Microcyclus ulei, plus connu sous celui de maladie sud-américaine des feuilles. Cette maladie est la raison pour laquelle les plantations d’hévéas comme celle de Fordlândia échouent dans le Nouveau Monde, et elle est reconnue comme une menace potentiellement catastrophique pour l’économie mondiale, faute de fongicide ou traitement existant.
L’ironie est cruelle : ce même hévéa, planté en rangs serrés en Malaisie ou à Ceylan par les Britanniques, y prospère sans encombre, tout simplement parce que le champignon responsable de la maladie n’existe pas en Asie. C’est la biologie, pas l’ingéniosité industrielle, qui a tranché : le caoutchouc n’a jamais vraiment quitté l’Amazonie, il y est resté prisonnier de son propre écosystème.
Vingt millions de dollars engloutis, 250 000 récupérés
Les chiffres racontent l’ampleur du désastre financier mieux qu’un long discours. Ford avait initialement investi deux millions de dollars pour mettre en place la plantation de Fordlandia ; au moment où la garde de Fordlandia et Belterra fut transférée au gouvernement brésilien, l’investissement total atteignait vingt millions de dollars. Une deuxième plantation, Belterra, avait été lancée en cours de route pour tenter de corriger le tir en diversifiant les cultures, mais le résultat fut le même : la plantation de Belterra, établie sur 6 478 hectares en 1936, fut détruite par le champignon en 1943.
Henry Ford, dont la santé décline, ne mettra jamais les pieds sur son propre site. Ford n’a jamais visité sa ville éponyme. C’est son petit-fils qui tire finalement un trait sur l’aventure. En 1945, son petit-fils Henry Ford II prend les rênes de la présidence de Ford Motor Company, et à peine six semaines après cette prise de fonction, il revend Fordlandia et Belterra au gouvernement brésilien pour une fraction de la valeur estimée du terrain. Le montant de la transaction ? 250 000 dollars, pour lesquels Ford abandonne ses intérêts en caoutchouc en Amazonie au gouvernement brésilien. Rapporté à l’investissement total, la perte représente aujourd’hui l’équivalent de plusieurs centaines de millions de dollars actuels.
Ce que la forêt a repris
Henry Ford meurt deux ans plus tard, en 1947, sans avoir jamais obtenu ni le caoutchouc rêvé, ni la communauté modèle imaginée. En 1947, Henry Ford décède, son projet passion n’ayant abouti ni à une source stable de caoutchouc ni à une communauté utopique à Fordlandia. La forêt, elle, a repris ses droits avec une lenteur presque narquoise : les bâtiments tiennent encore debout, mais la végétation grignote patiemment ce qui reste des trottoirs américains tracés au cordeau dans la jungle.
Aujourd’hui encore, quelques dizaines de familles vivent parmi les ruines de Fordlândia, à des heures de bateau de la ville la plus proche. Et la maladie qui a eu raison des rêves de Ford continue de hanter les tentatives de culture du caoutchouc en Amérique du Sud : plus d’un siècle après sa première apparition documentée, aucun traitement efficace n’a jamais été trouvé contre elle. Le Brésil, berceau historique de l’hévéa, reste ainsi contraint d’importer l’essentiel du caoutchouc qu’il consomme, produit en Asie sur les descendants de graines volées à sa propre forêt en 1876.
Sources : thehenryford.org | historyisnowmagazine.com


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