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ENTRETIEN - Le parquet a requis l’inéligibilité de Marine Le Pen ce mardi 3 février, rendant son avenir politique incertain. Pour le directeur de la Nouvelle Revue Politique, son élimination de la course à la présidentielle nourrirait un sentiment de captation de la souveraineté du peuple par la justice.
Arnaud Benedetti, professeur associé à l’Université Paris Sorbonne, est le fondateur du comité de soutien international à Boualem Sansal. Il dirige la Nouvelle Revue Politique.
Le FIGARO. - Le parquet a requis l’inéligibilité de Marine le Pen, mais sans exécution provisoire. La cour d’appel, qui devrait se prononcer cet été, a-t-elle entre les mains le sort de la présidentielle de 2027 ?
Arnaud BENEDETTI. - Le parquet n’a pas requis la peine complémentaire d’exécution provisoire tant celle-ci apparaissait infondée : le risque de récidive était nul et la notion de trouble à l’ordre public démocratique relevait plus d’une suspicion politique que d’une motivation fondée en droit. Pour autant la cour d’appel, si elle suit l’ensemble des réquisitions du parquet, empêchera la candidature de Marine Le Pen, y compris, ce qui est probable, si celle-ci se pourvoit en cassation. La cour de cassation a indiqué qu’elle pourrait rendre sa décision en janvier 2027. Ce délai est tel qu’il contraindrait fortement l’entrée en campagne du RN, ne serait-ce que pour la recherche des parrainages ou la mise en place de l’association de financement qui est nominative. Marine Le Pen a laissé entendre déjà que dans cette configuration, elle tirerait les conséquences de cet empêchement. Dans l’hypothèse où la cour infléchit les demandes du parquet, par exemple qu’elle réduise l’inéligibilité à deux ans ou moins, Marine le Pen pourrait alors se présenter.
Dans tous les cas de figure, la justice impacte fortement, collisionne même, le scrutin présidentiel par sa capacité d’élimination, dans une élection fortement personnalisée comme la compétition présidentielle, de l’une des principales candidates à l’Élysée créditée d’un potentiel électoral en faisant l’une des grandes favorites de l’élection. Comme le rappellent quatre éminents juristes dans la Nouvelle Revue Politique, Noëlle Lenoir, Jean-Éric Schoettl, Pierre Steinmetz et Jean-Pierre Camby : « La peine d’inéligibilité prononcée à l’encontre d’un élu de la République peut, selon la durée, interférer plus ou moins fortement avec la vie démocratique. Ce n’est pas sain. Au-delà de ces cas d’espèce, et de manière générale, gardons-nous de faire trancher par les prétoires, comme certains tendent de façon toujours plus pressante à le demander au juge, des conflits politiques qui ne devraient l’être que par les électeurs. Appartient-il au juge de dire aux Français qui est digne de leurs suffrages ? ». Cette question taraude progressivement l’opinion publique. Une société démocratique est en droit de s’interroger sur le fonctionnement de l’autorité judiciaire comme elle est en droit de questionner les autres organes, exécutifs et législatifs.
Les Français jugent sévèrement leur justice, parce qu’ils estiment qu’elle est insuffisamment impartiale. Un sondage récent de CSA ( janvier 2026) souligne que moins d’un Français sur deux fait confiance aux juges.
Arnaud BenedettiCette décision quelle qu’elle soit va-t-elle créer une défiance vis-à-vis de la justice ?
Cette défiance existe déjà. Les Français jugent sévèrement leur justice, parce qu’ils estiment qu’elle est trop lente, trop laxiste et insuffisamment impartiale. Un sondage récent de CSA ( janvier 2026) souligne que moins d’un Français sur deux fait confiance aux juges. Plus de 64% estiment que la justice est partiale. En 2025 un autre sondage, de l’Institut Elabe cette fois-ci , relevait que 87 % de nos compatriotes se plaignaient de la lenteur des procédures judiciaires quand 77% estimaient les peines infligées aux délinquants trop clémentes. De ce point de vue les magistrats ne sont pas mieux lotis que les politiques dans la perception que s’en font les Français. Ils sont frappés de la même défiance et sont emportés par le même processus de discrédit à l’encontre des institutions. Leurs positions sont d’autant plus difficiles que suspectées par de larges segments de l’opinion, notamment parmi les classes populaires, ils sont soupçonnés pour certains d’entre eux, d’une politisation incompatible avec l’exercice de leurs missions. L’affaire du « mur des cons » en 2013 a constitué quelque part un tournant, un ébranlement à effets fragmentés, qui a contribué à dégrader l’image du juge, en révélant les combats idéologiques qui s’invitaient dans une corporation dont il est attendu qu’elle se tienne à distance des excès et des radicalisations.
Se greffe par ailleurs à toutes ces critiques un autre élément, celui d’une forme d’endogamie corporatiste d’abord à laquelle s’ajoute ensuite l’irresponsabilité du juge dès lors qu’il commettrait une faute. Les juges seraient une profession excluant tout système de sanctions internes , ou du moins n’appliquant que de manière très exceptionnelle des sanctions contre les siens. Une réalité historique au demeurant puisque, à la Libération, le corps des juges fut étonnamment le moins épuré de tous les corps d’État. Montesquieu, théoricien et défenseur de la séparation des pouvoirs, n’en considérait pas moins que si nécessaire que soit l’indépendance de la justice, fallait-il encore éviter une consanguinité sociologique pour éviter les dérives d’ « un pouvoir si terrible parmi les hommes ». Ce que pourrait nourrir, au travers d’une décision de justice, l’élimination de Marine Le Pen de la course présidentielle, c’est le sentiment d’une captation de la souveraineté. Évidemment, les juges pourront toujours arguer qu’ils appliquent la loi; encore faut-il que cette rigueur obéisse à des critères de pondération et de proportionnalité des peines. Est-ce le cas ?
Quelle peut être la stratégie du RN dans cette configuration ?
Le RN dispose d’une double force qu’aucune autre force partisane ne peut exciper. C’est d’abord une offre politique qui est forte d’une sociologie en dynamique, assise sur un électorat populaire, mais qui désormais va au-delà de son socle historique et diffracte dans d’autres couches de la population. Sur cette base-là se construit une double incarnation : Marine Le Pen d’un côté, Jordan Bardella de l’autre, c’est-à-dire deux leaders dont l’entente peut-être questionnée mais qui n’ont laissé, à ce stade, aucune prise à ce questionnement. Ils jouent une complémentarité affichée et efficiente qui leur assure une amplitude de déploiement dans l’opinion renforçant leur potentiel électoral. Leur souci est de gérer ce capital sans que les ennuis judiciaires du parti ne viennent hypothéquer une prometteuse côte d’avenir si l’on en croit les sondages pré-présidentielles. Il va de soi que les incarnations respectives de l’une et de l’autre obéissent à des registres différents : la première, outre le fait d’être une femme, dispose d’une expérience qui étoffe sa personnalité, sans compter l’attractivité qu’elle suscite vis-à-vis des classes populaires au travers de son style propre et de son discours social ; le second a l’avantage de la nouveauté et de la jeunesse, tout en contrôle, et ouvrant potentiellement le RN à d’autres segments électoraux, les jeunes et l’électorat plus libéral sur le plan économique. Jusqu’à présent cette complémentarité a opéré avec un ordre « naturel » au regard de l’histoire du parti, Jordan Bardella, président de la formation étant au service de Marine Le Pen.
Qu’en sera-t-il dès lors qu’il faudra changer cet ordre et quelle place prendra une Marine Le Pen condamnée ou empêchée de se présenter, dans la campagne du RN ? Cette configuration nouvelle devra s’installer assez vite dans la perspective de la campagne, ne serait-ce que parce qu’à partir de l’été, l’univers mental collectif commencera à se concentrer toujours plus vers l’élection présidentielle. Il faudra en conséquence gérer l’inversion du casting dans un contexte où les offres concurrentes tendront progressivement à se clarifier. Cela impliquera de trouver un ajustement entre le candidat de substitution et la candidate empêchée : il faudra tester cette nouvelle partition et répartition, dans un environnement où les adversaires du RN ne manqueront pas de se saisir de la condamnation de Marine Le Pen pour discréditer le parti dans son ensemble, même si à ce stade cela a peu d’effets, voire aucun, et où l’exposition de Jordan Bardella montera en puissance au fur et à mesure du déroulé de la campagne. En d’autres termes, le sujet pour le RN consistera à banaliser, à rendre possible ce changement sans que cela n’entraîne des doutes en interne et que cela ne modifie les perceptions générales d’une opinion pour l’instant porteuse. Un élan sera nécessaire pour installer ce nouveau scénario, pour l’organiser, le crédibiliser, d’autant plus que la force du tandem apparaîtra affaiblie par la mise hors-jeu de l’une de ses pièces, sa pièce maîtresse.
Cette réinitialisation demandera un minimum de temps d’une part et d’autre part nécessitera de préciser la place dans la campagne et à venir de Marine Le Pen en cas de victoire. L’acceptabilité de la transformation du récit en dépendra. Si l’aspiration à une alternance de rupture est dominante aujourd’hui, encore faut-il qu’elle soit crédibilisée par une incarnation qui rassure, d’autant plus que d’autres offres dans un contexte de grande volatilité peuvent éventuellement surgir et venir concurrencer le duopole du RN .


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