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Après des années consacrées à l’écriture, à l’édition et à la dénonciation des dérives de notre époque, je ressens aujourd’hui le besoin de revenir à l’essentiel. La peinture s’impose à moi comme une nécessité, un espace de liberté et une manière de retrouver un équilibre dans un monde devenu profondément anxiogène. Il arrive un moment dans la vie où l’on ressent le besoin de faire une pause, de prendre du recul et de réévaluer la direction que l’on souhaite donner à ses activités.
Ce moment est venu pour moi. Après plusieurs décennies consacrées à l’écriture, à l’édition, à la recherche, à la publication d’articles et à l’observation critique de notre société, j’éprouve aujourd’hui le désir de revenir à une forme d’expression qui a toujours fait partie de mon parcours : la peinture.
Ce retour ne signifie pas que je renonce à mes convictions, que je me désintéresse du monde ou que je considère soudainement comme insignifiants les sujets auxquels j’ai consacré tant de temps. Il signifie plutôt que je dois reconnaître mes propres limites, préserver mon énergie et accorder davantage de place à des projets personnels que j’ai, au fil des années, trop souvent relégués au second plan.
Je ne peux pas éternellement consacrer mes journées à commenter les événements, à dénoncer les dérives politiques, à analyser les mécanismes de contrôle social ou à m’interroger sur les conséquences des nouvelles technologies. À un certain moment, il faut savoir s’arrêter. Non pas parce que l’on n’a plus rien à dire, mais parce que l’on comprend que répéter inlassablement les mêmes avertissements ne produit pas nécessairement les changements espérés.
Quand les mots finissent par tourner en rond
Depuis de nombreuses années, j’écris sur des sujets qui me préoccupent profondément. La politique, les rapports de pouvoir, les transformations sociales, la surveillance, la manipulation de l’information et les technologies qui modifient progressivement notre rapport au monde ont occupé une place importante dans mes réflexions et mes publications.
J’ai toujours considéré que le rôle d’un écrivain ou d’un chroniqueur ne devait pas se limiter à commenter superficiellement l’actualité. Il faut chercher à comprendre les mécanismes qui se cachent derrière les événements, replacer les faits dans leur contexte et tenter de dégager les conséquences possibles de décisions qui, trop souvent, sont présentées au public comme inévitables.
C’est dans cet esprit que j’ai écrit de nombreux articles, parfois engagés, parfois dérangeants, en essayant de mettre en lumière des réalités que je jugeais importantes.
Mais avec le temps, une question s’est imposée à moi : à quoi bon répéter sans cesse les mêmes choses lorsque les faits, les arguments et les avertissements sont déjà largement accessibles à ceux qui souhaitent réellement les comprendre ?
Nous vivons dans une société où l’information circule continuellement. Les analyses se multiplient, les opinions s’affrontent, les révélations se succèdent et les mêmes sujets reviennent inlassablement dans le débat public. Pourtant, malgré cette abondance d’informations, avons-nous véritablement le sentiment que les choses changent dans la direction souhaitée ?
Pour ma part, je dois reconnaître un certain épuisement devant cette répétition perpétuelle. On dénonce, on explique, on démontre, on alerte. Puis l’on recommence. Les mêmes mécanismes se reproduisent, les mêmes débats ressurgissent et les mêmes problèmes semblent persister.
On a beau répéter, rien n’y fait.
Cette constatation n’est pas nécessairement une invitation au fatalisme. Elle représente plutôt une prise de conscience personnelle. Je ne dispose pas d’une énergie illimitée et je ne peux pas faire de la dénonciation permanente le centre de toute mon existence. Il faut aussi savoir reconnaître le moment où l’on a suffisamment parlé pour pouvoir consacrer son attention à autre chose.
Le monde anxiogène de l’alerte permanente
Une autre réalité m’incite à ralentir la cadence : nous vivons dans un monde profondément anxiogène.
Chaque jour apporte son lot de crises, de conflits, de menaces, de controverses et de scénarios inquiétants. Les nouvelles technologies accélèrent la circulation de l’information, tandis que les plateformes numériques favorisent souvent les contenus qui suscitent la peur, la colère ou l’indignation. Il devient difficile de prendre du recul lorsque tout semble exiger une réaction immédiate. Il faudrait constamment commenter, partager, dénoncer, vérifier, répondre et se positionner. Comme si le silence constituait nécessairement une forme de complicité ou d’indifférence.
Je ne crois pas que cette agitation permanente soit toujours bénéfique. Elle peut même finir par épuiser ceux qui cherchent sincèrement à comprendre leur époque.
À force de regarder le monde uniquement sous l’angle de ses dysfonctionnements, on risque de perdre de vue ce qui mérite encore d’être construit, créé et transmis. La critique devient alors une activité sans fin, un mécanisme qui absorbe progressivement tout le temps et toute l’attention disponibles.
Je constate également que la multiplication des personnes qui se présentent aujourd’hui comme des « lanceurs d’alerte » ne contribue pas nécessairement à éclairer davantage le débat. Bien entendu, les véritables lanceurs d’alerte jouent un rôle important lorsqu’ils révèlent des faits nouveaux, documentent des abus ou prennent des risques pour faire connaître des informations d’intérêt public. Mais le terme est désormais utilisé avec une telle fréquence qu’il semble parfois avoir perdu une partie de sa signification. Certaines personnes présentent comme des révélations inédites des informations qui circulent depuis longtemps, ou se contentent de reprendre des analyses déjà publiées ailleurs.
Il ne suffit pas de répéter une information pour devenir celui qui l’a révélée. Il ne suffit pas non plus de dénoncer une situation connue pour apporter une contribution véritablement nouvelle à sa compréhension. À mes yeux, il existe une différence entre informer, analyser, documenter et simplement reproduire un discours qui existe déjà. Je ne prétends pas détenir toutes les réponses, et je n’ai jamais considéré que mes propres écrits devaient avoir le dernier mot. Je souhaite simplement retrouver une certaine distance par rapport à cette mécanique de l’alerte permanente.
Ceux qui s’intéressent sérieusement aux transformations de notre monde ont déjà accès à une quantité considérable d’informations. Les personnes qui souhaitent comprendre peuvent lire, comparer, examiner les sources et approfondir les sujets qui les préoccupent. Quant à celles qui ne veulent rien entendre, je doute qu’un article supplémentaire suffise à les convaincre.
Je préfère donc consacrer une partie de mon temps à une activité qui ne consiste pas à expliquer ce qui ne va pas dans le monde, mais à créer quelque chose qui possède sa propre raison d’être.
Ralentir sans renoncer à l’écriture
Je tiens néanmoins à préciser une chose : je ne ferme pas définitivement la porte à l’écriture.
Ceux qui me connaissent savent que j’ai beaucoup de difficulté à rester silencieux lorsque certains événements attirent mon attention. J’ai toujours été porté vers la recherche, l’analyse et la rédaction. Les idées surgissent parfois sans prévenir, et il m’arrive de ressentir le besoin de les coucher sur le papier, même lorsque j’avais initialement prévu de consacrer ma journée à autre chose.
Je vais donc très certainement continuer à écrire de nouveaux articles. Je ne peux pas véritablement me débarrasser de cette habitude, qui fait partie intégrante de ma personnalité et de mon parcours. Toutefois, je souhaite ralentir la cadence. Certains l’auront peut-être remarqué depuis quelque temps : ma présence dans le domaine de la publication d’articles engagés est moins soutenue qu’auparavant.
Ce ralentissement est volontaire. Il correspond à une décision mûrement réfléchie, même si elle s’est imposée progressivement. Je ne souhaite plus ressentir l’obligation de réagir à chaque événement, de commenter chaque controverse ou de produire continuellement de nouveaux textes sur des sujets qui ont déjà fait l’objet de nombreuses analyses.
Je veux pouvoir choisir mes moments, mes thèmes et mes priorités. Je veux retrouver la liberté de ne pas écrire lorsque je n’en ressens pas le besoin, tout comme je veux conserver celle d’écrire lorsque quelque chose me semble réellement mériter mon attention.
En somme, je souhaite que l’écriture redevienne une activité choisie plutôt qu’une occupation qui finit par dicter le rythme de mes journées. Après tout, j’ai d’autres projets, d’autres aspirations et d’autres formes de création à explorer. Il serait dommage de les négliger indéfiniment sous prétexte que le monde nous fournit chaque jour de nouvelles raisons de nous inquiéter.
Revenir à la peinture : retrouver un espace de liberté
C’est dans ce contexte que s’inscrit mon retour à la peinture.
Mon parcours n’a jamais été exclusivement littéraire. Depuis le début de ma carrière, en 1983, j’ai évolué dans différents univers : les arts visuels, la poésie, l’édition, la publication et la recherche. J’ai notamment participé à la vie de galeries d’art, travaillé à la promotion de la création artistique et consacré une partie de mon existence à accompagner des artistes et des écrivains. La peinture n’est donc pas une découverte tardive ni une activité étrangère à mon histoire. Elle représente plutôt le retour d’une dimension de moi-même qui avait été mise de côté pendant de nombreuses années.
Après une longue interruption, j’ai repris la peinture abstraite en 2025. Ce retour m’a permis de renouer avec un mode d’expression qui ne repose pas nécessairement sur les mots, les arguments ou la démonstration. Peindre, c’est entrer dans un autre rapport au temps. C’est observer une surface, travailler une couleur, déplacer une forme, superposer des matières et accepter que le résultat ne soit pas entièrement déterminé à l’avance. Contrairement à la rédaction d’un article engagé, la peinture ne m’oblige pas à convaincre qui que ce soit. Je n’ai pas à défendre une thèse, à réfuter un argument ou à démontrer que mon interprétation des événements est la plus juste. Je peux simplement créer.
Cette liberté me paraît aujourd’hui particulièrement précieuse. La peinture m’offre un espace dans lequel je peux me concentrer sur une œuvre sans devoir constamment me préoccuper du bruit extérieur. Elle me permet de retrouver une relation directe avec la matière, les couleurs, les formes et les gestes. Il ne s’agit pas de fuir le monde, mais de ne plus lui accorder toute la place.
J’ai envie de retrouver le plaisir de travailler sur une toile, de faire des essais, de prendre des risques, de recommencer et de découvrir progressivement ce qui se dessine. J’ai envie de donner davantage de temps à mes œuvres, de développer des séries, d’approfondir mes recherches plastiques et de poursuivre les projets artistiques qui me tiennent à cœur.
Je veux également accorder plus d’attention à mon propre travail, à sa présentation et à sa diffusion, notamment par l’intermédiaire de mon site officiel et des plateformes consacrées à mes œuvres. Après tant d’années passées à publier les textes des autres, à préparer des ouvrages, à corriger, à traduire et à concevoir des supports de communication, je ressens le besoin de replacer ma propre création au centre de mes préoccupations. Il est temps que je me consacre un peu plus à moi-même.
L’intelligence artificielle et la nécessité de reprendre le contrôle
Mon retour à la peinture s’inscrit également dans un contexte technologique qu’il serait difficile d’ignorer : l’expansion rapide de l’intelligence artificielle générative.
Depuis quelque temps, je constate que cette technologie transforme profondément les métiers auxquels j’ai consacré une grande partie de ma carrière. La correction de textes, la traduction, le graphisme et plusieurs autres services liés à la production éditoriale sont désormais proposés, au moins en partie, par des systèmes automatisés. Je ne peux pas prétendre observer cette transformation uniquement de l’extérieur. J’en subis moi-même les conséquences.
L’intelligence artificielle m’a réellement enlevé du travail. Des tâches pour lesquelles des auteurs, des éditeurs, des traducteurs, des correcteurs et des graphistes pouvaient auparavant être sollicités sont maintenant exécutées, ou prétendument exécutées, par des outils accessibles à un nombre croissant de personnes. Il serait inutile de nier cette réalité ou de faire semblant qu’elle ne me concerne pas. Derrière les discours enthousiastes sur les gains de productivité, il existe aussi des conséquences économiques concrètes pour les personnes dont les compétences deviennent plus facilement remplaçables, ou dont les services sont désormais soumis à une concurrence nouvelle.
Je ne suis pas opposé par principe à toute innovation technologique. Les outils numériques ont également permis de réaliser des projets, de diffuser des œuvres et de faciliter des activités qui auraient été beaucoup plus complexes autrefois. Mais il faut pouvoir reconnaître les effets négatifs d’une technologie sans être immédiatement accusé de refuser le progrès.
Le progrès technique ne garantit pas automatiquement le progrès humain.
L’intelligence artificielle peut produire des textes, traduire des documents, générer des images et reproduire certains styles visuels avec une rapidité impressionnante. Elle peut aussi contribuer à brouiller les frontières entre le document authentique, la représentation synthétique et la réalité fabriquée. C’est précisément ce qui me préoccupe : nous entrons dans une période où la production d’images et de discours artificiels devient toujours plus facile, tandis que la vérification de leur origine et de leur authenticité exige une vigilance accrue.
À mes yeux, le retour à la peinture constitue, dans ce contexte, un contrepoids naturel à cette évolution.
Je ne veux pas dire qu’une peinture serait absolument impossible à falsifier, ni qu’aucun algorithme ne pourrait intervenir dans la production ou la diffusion d’une œuvre plastique. Ce serait ignorer les possibilités actuelles de la technologie. Je veux plutôt parler de l’expérience concrète de la création artistique : la présence physique de l’artiste, le travail de la main, les décisions prises devant la toile, les couches de matière, les accidents, les corrections et les traces laissées par le processus.
Une toile que je peins est le résultat d’une démarche personnelle, d’un ensemble de gestes et de choix qui m’appartiennent. Elle existe matériellement. Elle porte les marques de mon intervention et s’inscrit dans la continuité de mon parcours. Cette dimension physique de l’œuvre possède une valeur particulière à une époque où il devient si facile de générer des images en quelques secondes.
La peinture me ramène à quelque chose de tangible, à une réalité qui ne se réduit pas à une suite de commandes adressées à une machine. Elle me permet de créer sans déléguer à un algorithme l’essentiel du geste artistique. Je suis, en quelque sorte, l’une des « victimes collatérales » de l’intelligence artificielle. Je dois donc adapter mes activités, repenser mes priorités et trouver de nouvelles façons de donner une place à mes compétences.
Pour moi, ce changement passe notamment par un retour plus affirmé à la création plastique.
Faire un virage à 180 degrés
Je ne considère pas ce retour à la peinture comme un abandon, encore moins comme une défaite. J’y vois plutôt une réorientation nécessaire. Pendant des années, j’ai consacré une énergie considérable à la production intellectuelle, à la publication et à la diffusion de contenus. J’ai écrit, édité, corrigé, traduit, conçu des images et travaillé à la mise en valeur de nombreux projets. Cette expérience fait partie de mon histoire et je ne souhaite certainement pas l’effacer.
Mais je dois maintenant accepter que les circonstances changent, que les métiers évoluent et que certaines activités ne peuvent plus occuper la même place qu’autrefois. Je dois faire un virage à 180 degrés dans mes activités, ou du moins déplacer sensiblement le centre de gravité de mon travail.
Cela signifie consacrer davantage de temps à mes tableaux, à leur documentation, à leur présentation et à leur commercialisation. Cela signifie aussi réfléchir à la manière dont je souhaite poursuivre ma carrière artistique, après plus de quatre décennies d’activités créatives. Je veux pouvoir développer mon œuvre à mon rythme, sans avoir constamment l’impression de devoir produire des commentaires sur les crises du monde. Je veux retrouver une forme de concentration, préserver mon indépendance et donner davantage de valeur au temps que je consacre à la création. Cette démarche ne se limite pas à une question de travail ou de revenus. Elle concerne également mon équilibre personnel.
Nous avons parfois tendance à consacrer tellement de temps à ce qui se passe autour de nous que nous oublions de nous demander ce que nous voulons encore accomplir pour nous-mêmes. Nous repoussons nos projets, nous reportons nos envies et nous attendons un moment plus favorable qui, bien souvent, ne vient jamais. Je ne souhaite plus remettre indéfiniment mes propres aspirations à plus tard.
J’ai encore des œuvres à réaliser, des idées à explorer et des projets artistiques à mener à terme. Je veux leur donner l’espace qu’ils méritent.
Créer plutôt que répéter
Au fond, mon retour à la peinture représente peut-être une manière de répondre à l’époque dans laquelle nous vivons. Je ne prétends pas que l’art puisse résoudre les crises politiques, sociales ou technologiques qui traversent notre monde. Je ne prétends pas non plus qu’un tableau aura nécessairement plus d’influence qu’un article ou qu’une prise de position publique. Mais je crois qu’il existe une différence fondamentale entre consacrer toute son énergie à répéter ce qui ne change pas et utiliser une partie de cette énergie pour faire naître quelque chose de nouveau.
La création possède sa propre valeur, indépendamment de sa capacité à convaincre, à mobiliser ou à provoquer une réaction immédiate. Un tableau n’a pas besoin de démontrer une thèse pour exister. Il peut susciter une émotion, ouvrir une interprétation, interroger le regard ou simplement offrir une expérience esthétique. Il laisse à celui qui le regarde une liberté que les discours les plus insistants ne lui accordent pas toujours. C’est cette liberté que je souhaite retrouver et approfondir.
Je continuerai probablement à écrire lorsque les circonstances, les événements ou mes propres réflexions m’y conduiront. Je resterai attentif à ce qui se passe dans le monde, car il m’est difficile d’en faire totalement abstraction. Mais je ne veux plus que cette attention absorbe l’essentiel de mon temps.
Je préfère désormais choisir mes combats, ralentir mes publications et réserver une part plus importante de mon énergie à mon travail artistique. Après tout, il ne suffit pas de dénoncer ce qui existe. Il faut aussi se donner la possibilité de créer ce qui n’existe pas encore.
Mon retour à la peinture est donc bien davantage qu’un changement d’activité. C’est une manière de reprendre possession de mon temps, de retrouver une liberté créatrice et de replacer mes propres projets au cœur de mon existence.
Dans un monde saturé d’informations, d’alertes et d’images artificielles, je souhaite retrouver le silence de l’atelier, le contact avec la toile et le plaisir de construire une œuvre de mes propres mains.
Je ne sais pas exactement où cette nouvelle étape me conduira. Je sais toutefois que je veux lui accorder du temps, de l’attention et de la sincérité.
J’ai beaucoup écrit sur le monde. Il est maintenant temps de consacrer davantage de temps à ce que je peux encore créer. Et, pour moi, cela commence par la peinture. ◾

En savoir plus sur Les œuvres d’art de Guy Boulianne
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