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Anatomie politique

4 month_ago 19

         

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D’aucuns prétendent que les termes gauche et droite, en politique, sont d’origine fortuite, qu’ils tiennent à un simple hasard de l’histoire remontant à la disposition de factions adverses au sein de l’Assemblée nationale constituante de 1789. Que la chose soit exacte ou pas, la place qu’on y donne au hasard m’apparaît discutable. Je me permets ici une hypothèse : je crois qu’il y a dans cette affaire une dimension anatomique et psychologique à ne pas sous-estimer.

On dénombre dans la société une vaste majorité de droitiers. La droite, c’est la norme, la force, le bras qui porte l’épée. Même dans le folklore chrétien, c’est à la droite du Père qu’il faut se retrouver. C’est la position enviable, bourgeoise, conformiste. Parallèlement, une personne gauchère, s’affirmant et refusant de rentrer dans le rang, fut longtemps traitée comme une hérétique, une rebelle. Si on ajoute à cela que le bras gauche porte le bouclier… La métaphore est claire.

Droite et gauche ont aussi ceci de parlant qu’elles illustrent le principe même de subjectivité : quand nous sommes face à face, ta gauche devient ma droite et vice versa. Mais il y a mieux. L’hémisphère gauche contrôle une part importante de ce qui se passe à droite et inversement… N’y aurait-il pas là une leçon de sagesse politico-anatomique ?

Malgré cela, aux extrêmes idéologiques, on semble rêver d’une société soit sans gauche, soit sans droite ! Cette caricature d’un corps social — imaginaire, inepte et inapte — avec deux bras du côté droit ou deux bras du côté gauche décrit la même étroitesse de vue que celle dont souffre pareillement ce que d’aucuns nomment centrisme. Il n’y a pas plus de place ni de possibilités sur le point central entre les deux pôles qu’aux extrémités de ceux-ci.

Extrême droite, extrême centre, extrême gauche sont des pensées mortes, incapables d’admettre que le vrai comme le juste ne se trouvent pas toujours à la même place entre les deux pôles ; cela fluctue selon les circonstances et les forces en présence. Or, il nous faut plus que jamais une pensée vivante, une pensée capable d’inclure métamorphose, rupture, événement, une pensée capable de se réorganiser pour servir au mieux le vivant et l’humain, en prenant en compte la donne d’un réel changeant.

Et qu’on ne vienne pas bouder la réflexion en suggérant, ce serait si pratique, que je me rallie ici au « ni-ni » macroniste (ni gauche ni droite) ; surtout pas ! C’est du « et-et » que je parle !

Même la polarisation, si on ne lui laisse pas prendre trop de place, a un certain intérêt, semblable intérêt qu’en la pile électrique : c’est parce que celle-ci a un pôle positif et un autre négatif qu’elle peut procurer de l’énergie. Les forces de législation et d’émancipation du monde doivent circuler entre les deux pôles, sans se figer. La configuration gauche-droite devra toujours demeurer en mouvement pour servir au mieux l’humain et le vivant. Oui à l’opposition, non à l’exclusion.

Personnellement, je suis de gauche. Même très à gauche. Et comme c’est un sujet qui me tient à cœur, je l’ai souvent critiquée, la gauche. Lorsque le capital mondialisé et financiarisé à l’extrême a fait en sorte que le schéma ouvriers contre patron est devenu de plus en plus inopérant, la gauche n’a pas su évoluer comme elle le devait et proposer rapidement le nouveau schéma citoyens contre capital.

Tentant maladroitement de survivre politiquement, elle s’est dispersée en une sorte de clientélisme des minorités, elle qui au départ défendait la majorité du peuple contre la minorité des puissants. Je suis heureux de constater qu’elle revient peu à peu à sa mission première, rajoutant à son combat contre l’extrême droite idéologique et culturelle le primordial combat contre l’extrême droite économique et fasciste.

Mais que dire aujourd’hui de la droite ! ? Je sais qu’il y a aussi à droite des gens de cœur, des démocrates, des esprits brillants et nuancés ; mais où êtes-vous, bon sang ? Pourriez-vous vous faire entendre, de grâce ! ? Même votre saint patron Adam Smith le disait à demi-mot : le capitalisme est un bon système dans la mesure où la cupidité ne lui fait pas perdre les pédales. Comment peut-on être honnêtement de droite et supporter que celle-ci atteigne de tels niveaux d’indécence, d’abus et d’irresponsabilité ?

Étant de gauche, je suis évidemment en désaccord avec Sir Smith : le capitalisme peut être une structure positive, mais uniquement dans la mesure où le collectif délimite clairement son champ de croissance en légiférant de sorte qu’il n’ait jamais plus de poids que le pouvoir démocratique. Il faut que la gauche tienne la droite en bride, une bride dont les deux courroies ont pour noms justice et bien commun. De même, la droite est là pour secouer les structures, défendre la liberté d’entreprendre et la liberté individuelle. Au XXe siècle, on a vu les prodiges d’un monde sans droite, à l’est. Au XXIe siècle, on voit les dégâts causés à l’ensemble des peuples et de la biosphère par une droite incontrôlée : un apocalyptique désastre.

La délicate et mouvante asymétrie entre gauche et droite sera toujours à refaire. Mais aujourd’hui, ici, maintenant, nous sommes à une étape cruciale de l’histoire humaine où c’est d’un bon coup de barre à gauche que nous avons besoin. D’un vrai retour du collectif. Pas du dictatorial, du collectif. On privatise le monde, on privatise la vie. Et c’est une négation de ce que sont et le monde et la vie.

Mais cette nécessaire rébellion ne pourra s’imposer qu’avec un nous large et fort. On aura besoin de gens de droite dont les valeurs humaines ne sont pas que décoratives, capables de s’associer avec une gauche besogneuse et pragmatique. On aura besoin de gens de gauche s’attaquant de front à l’éléphant dans la pièce, les dettes nationales grevant la souveraineté des peuples et le bien commun, et ce, avec la collaboration d’une droite enfin sortie du déni, de son illusion d’une croissance infinie et de sa pitoyable fable méritocratique.

Cette latéralisation controlatérale que nous avons en commun avec une majorité de vertébrés et dont le succès génétique laisse penser qu’elle confère un avantage évolutif certain, pourquoi ne pas s’en inspirer ? En passant, la Terre aussi a deux hémisphères… Ce qui indique qu’on a besoin d’une mondialisation au sens propre, une fédération des nations ainsi qu’une intégration de leurs niches écologiques interdépendantes, pour mettre à bas cette globalisation immonde qui s’attaque à la diversité des peuples et des espèces.

Le nous dont je parle nous attend en Afrique, au Moyen-Orient, dans la forêt amazonienne, dans le quartier Centre-Sud, sur un terrain de foot, dans un amphithéâtre… Le nous dont je parle peut gagner : il est partout.

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