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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.
Dès les premières lignes d’un article publié dans Le Devoir du 3 février 2023, le diagnostic tombe avec gravité : « Alys Robi aurait eu 100 ans aujourd’hui, et c’est l’indifférence que le Québec lui offre en cadeau. » Les quelques articles répertoriés en lien avec cet anniversaire tirent pour la plupart des conclusions similaires.
On y déplore le silence et l’inaction du gouvernement québécois et de la Ville de Québec, lieu de naissance de la chanteuse, qui négligent d’honorer la mémoire de cette star de la chanson. Pour mieux comprendre ce manque à gagner, plutôt que de replonger dans la biographie d’Alice Robitaille, la femme, je propose de suivre la trace des circulations médiatiques d’Alys Robi, sa persona composée de mots, d’images et de sons situés qui, ultimement, joueront un rôle crucial dans son processus de patrimonialisation.
La carrière d’Alys Robi est un cas à la fois exemplaire et exceptionnel de la période de structuration d’une culture de la célébrité locale au Québec. Ses débuts artistiques vers l’âge de 4 ans et sa participation à divers concours d’amateurs l’inscrivent d’emblée dans la mode des enfants-vedettes alors en vogue. En juillet 1934, L’Événement de Québec la présente comme « la plus jeune interprète de la chanson Française (sic) ». Du haut de ses 11 ans, « tout Québec l’applaudit déjà au Palais Montcalm, au Cinéma de Paris des Trois-Rivières, et dans plusieurs autres villes ».
Avant même que sa voix ne soit enregistrée sur disque ou diffusée régulièrement à la radio, la publicité insiste sur le fait qu’elle est connue de personnes qu’elle ne connaît pas, un trait caractéristique de la culture de la célébrité : le fait d’être connu est présenté comme une valeur en soi, comme un argument de vente.
À la fin des années 1930, alors qu’elle foule les planches du Théâtre National à Montréal sous la gouverne de Rose Ouellette et qu’elle parcourt le Nord-Est américain dans le cadre des tournées de la troupe Jean Grimaldi, sa voix et son visage ne sont pas encore médiatisés à grande échelle. Ses mentors emploient néanmoins systématiquement le lexique de la célébrité pour faire mousser l’engouement entourant l’adolescente.
En juillet 1938, dans la publicité d’un spectacle mettant en vedette Olivier Guimond fils et Manda Parent au théâtre Cartier de Rimouski, Grimaldi annonce sa présence en mettant en tension certains ressorts de la culture de la célébrité, à savoir la visibilité, l’exclusivité et l’intimité : « Voyez ALYS ROBI, la voix d’or avant son départ pour Hollywood. » Bien qu’il s’agisse d’une chanteuse, l’impresario place d’abord l’accent sur le fait de la regarder plutôt que sur celui de l’entendre. Il fait ensuite miroiter la possibilité que sa notoriété la rende bientôt inaccessible aux Rimouskois, en l’associant au principal pôle de célébritisation du monde, et ce, même si elle n’y a encore jamais posé les pieds.
La carrière de Robi coïncide avec la démocratisation de la radio et, corollairement, avec la création de publications consacrées à la promotion du vedettariat local, tel que Radiomonde en 1939. Dans les pages de ce magazine, la jeune et fougueuse Alys semble toujours sur le point de s’envoler vers d’autres cieux, que ce soit ceux de Broadway, ceux d’Hollywood, ceux de Londres, ceux de Mexico ou, plus sobrement, ceux de Toronto.
En plus de chanter occasionnellement sur les ondes étasuniennes et sud-américaines, elle bénéficie du dynamisme croissant des circuits transnationaux reliant les grands hôtels et cabarets européens et américains, qui sont constamment à la recherche de recrues pour renouveler le contenu de leurs spectacles de variétés. Bien qu’elle soit réelle, cette mobilité est amplifiée, répétée et dramatisée à des fins publicitaires. Cette stratégie de commercialisation porte d’ailleurs ses fruits.
Appuyée sur le talent et le travail acharné de la chanteuse, elle lui permet de se tailler une place de choix dans les industries culturelles québécoises et canadiennes en expansion. Les relations qu’elle développe lors de ses nombreux déplacements lui permettent même de tenter sa chance à Hollywood, où elle effectue quelques bouts d’essais au milieu de la décennie, avant qu’un accident de voiture et que son internement psychiatrique controversé, quoique peu médiatisé à l’époque, mettent fin à la période la plus fructueuse de sa carrière en 1948.
Nostalgie
Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, Robi ne tombe pas dans l’oubli. Des articles lui sont fréquemment consacrés dans les magazines et les « revues à potins » des années 1950 à 1980. Dans son édition du 10 septembre 1978, Télé-Radiomonde lui rend hommage en donnant la parole à d’anciens collègues du milieu des variétés qui font son éloge et la présentent comme précurseure du vedettariat québécois, qui est alors en pleine effervescence.
En 1979, Luc Plamondon et Diane Dufresne lui consacrent une chanson-hommage, Alys en cinémascope. Dix ans plus tard, c’est au tour d’Alain Morisod de lui offrir la chanson Laissez-moi encore chanter, qu’elle interprète elle-même, ce qui lui permet de revenir momentanément sous les projecteurs.
Dans les années 1990 et 2000, au cœur d’une vague de productions nostalgiques portant sur des figures de la culture populaire québécoise, comme Olivier Guimond fils et Willie Lamothe, Denise Filiatrault lui consacre une télésérie portant son nom et un long métrage, Ma vie en cinémascope (2004), ce dernier connaissant un succès commercial et critique remarquable. Deux thèmes reviennent dans tous ces textes et toutes ces œuvres, faisant écho à sa médiatisation des décennies 1930 et 1940 : l’éclat oublié de sa célébrité et le caractère international inédit de ses activités.
Cette exposition médiatique soutenue n’a toutefois pas mené à une patrimonialisation conséquente de la part des gouvernements fédéraux, provinciaux ou municipaux, hormis une plaque posée sur sa maison natale, un parc nommé en son honneur à Québec et un autre à Montréal. La mémoire publique d’Alys Robi souffre en ce sens de la comparaison avec d’autres figures analogues au Québec, comme Mary Travers (La Bolduc) et Félix Leclerc.
Ces artistes font partie des rares personnes associées à la chanson québécoise qui ont été désignées personnages historiques au sens de la Loi sur le patrimoine culturel par le gouvernement du Québec. La pérennité de leur visibilité et de leur présence dans l’espace public est confortée par leur mention dans les manuels scolaires, dans des musées et des expositions qui leur sont entièrement consacrées, dans la toponymie et même, dans le cas de Leclerc, sur les panneaux d’un des segments autoroutiers les plus fréquentés de la province.
Territorialisation
Plusieurs facteurs ont été évoqués pour expliquer le peu de reconnaissance officielle conférée à Robi. L’historienne Catherine Ferland, instigatrice d’activités commémoratives consacrées à l’artiste en 2023 en tant que présidente des Rendez-vous d’histoire de Québec, y voit un symptôme d’une société où l’espace public est encore largement dominé par les hommes. Les tabous et les préjugés entourant la santé mentale de la chanteuse, internée à l’hôpital Saint-Michel-Archange de 1948 à 1953, ont eux aussi contribué à faire pâlir son étoile. À cela s’ajoutent, à mon avis, deux autres facteurs déterminants : son indissociabilité de la culture de la célébrité et le caractère déterritorialisé de sa persona médiatique.
Les mêmes structures, stratégies et mécanismes qui ont propulsé la notoriété de Robi dans les années 1930 et 1940 ont paradoxalement neutralisé sa mémoire dans les décennies suivantes. La célébrité suscite la méfiance, puisqu’elle repose avant tout sur la capacité de capter et de maintenir l’attention du public. Contrairement à la gloire et à la renommée, elle n’est pas évaluative et ne témoigne pas nécessairement du mérite d’un individu ; on peut très bien devenir célèbre et le demeurer pour de mauvaises raisons.
L’association étroite d’artistes à la notion de célébrité sert même souvent à les démériter, à diminuer la portée de leur réussite, à les réduire au statut de marchandise. C’est particulièrement le cas au milieu du XXe siècle, à un moment où les hiérarchies culturelles entre le « bon » et le « mauvais » art sont beaucoup plus rigides qu’elles ne le sont aujourd’hui.
Si la culture de la célébrité se nourrit de départs, la patrimonialisation procède au contraire d’une territorialisation qui frôle parfois la mystification. Les personas de Travers et de Leclerc sont passées à travers plusieurs filtres esthétiques et politiques qui ont permis d’enchâsser leur mémoire dans le récit national québécois.
Après son décès en 1941, Travers est rapidement récupérée et remodelée par le milieu culturel en tant qu’autrice et matriarche du mouvement des chansonniers. Plusieurs décennies avant qu’elle ne soit patrimonialisée par l’État, des artistes, des journalistes et des critiques ont ainsi produit une abondance de traces médiatiques qui ont permis de réhabiliter et d’enraciner « La Bolduc », auparavant célébrée sur les routes du Nord-Est américain, mais jugée vulgaire par l’élite culturelle montréalaise, pour en faire la voix du peuple québécois pendant la Crise.
Au tournant des années 1950, Leclerc, déjà connu au Québec comme auteur et comme artisan de la radio, se réinvente lui-même lorsqu’il se concentre sur sa carrière de chansonnier, en rattachant sa légitimité artistique à son succès parisien, tout en cultivant savamment son image publique ancrée dans le territoire québécois.
Le fait que Robi ait elle aussi écrit et traduit plusieurs de ses chansons, ou qu’elle ait témoigné à maintes reprises de son affection pour le Québec, n’a que peu de poids dans la mémoire de la nation. Le répertoire du patrimoine culturel du Québec ne rassemble pas des personnes réelles, complexes et entières, mais bien des personnages historiques. La Bolduc, réduite à une figure folklorique, s’est immobilisée dans la tradition canadienne-française. Félix ne nous quitte pas pour l’Autre ou pour l’Ailleurs, mais pour notre France, et ce n’est que pour y être découvert avant de mieux revenir. Alys, elle, virevolte dans la mémoire sur un air latino-américain, à bord d’un aller simple en direction de la Californie. Aujourd’hui encore, elle semble toujours sur le point de s’envoler.
Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires ou des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].


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