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Allemagne : l’AfD écrase la CDU et force le pays à regarder en face le vote de ses électeurs

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Ce devait être, une fois de plus, l’élection où les Allemands seraient mis en garde contre le «péril» de l’Alternative pour l’Allemagne.

Ils ont plutôt été près d’un sur deux à voter pour elle.

L’AfD a remporté dimanche une victoire historique en Saxe-Anhalt, dans l’est de l’Allemagne, en recueillant 43,8 % des voix, très loin devant l’Union chrétienne-démocrate (CDU) du chancelier Friedrich Merz, reléguée à 17,2 %. Le parti nationaliste fait ainsi plus que doubler son résultat de 2021, alors qu’il avait obtenu 20,8 % des suffrages.

Avec 39 sièges sur 83, l’AfD échoue à seulement trois députés de la majorité absolue qui lui aurait permis de gouverner seule. La participation a par ailleurs bondi à 77,8 %, contre 60,3 % cinq ans plus tôt — difficile, dans ces circonstances, de présenter le résultat comme le produit d’une petite minorité radicalisée ou d’un accident électoral.

Il s’agit du meilleur résultat de l’histoire du parti.

Et peut-être surtout d’un gigantesque avertissement à une classe politique européenne qui tente depuis des années de répondre à la progression des mouvements nationalistes en les isolant, en les diabolisant ou en cherchant à les maintenir à l’écart du pouvoir.

Presque un électeur sur deux

La réaction internationale a été prévisible.

Reuters qualifie systématiquement l’AfD de parti d’«extrême droite». En France, le ministre des Finances Roland Lescure a décrit le résultat comme un signal «très, très inquiétant». Friedrich Merz a pour sa part reconnu que la défaite avait ébranlé la CDU «jusque dans ses fondations», tout en réaffirmant catégoriquement qu’il ne collaborerait pas avec l’AfD.

La branche de Saxe-Anhalt de l’AfD est effectivement classée comme organisation d’extrême droite par les services régionaux de renseignement, une classification que le parti conteste. Mais répéter cette étiquette ne permet pas à elle seule de comprendre ce qui vient de se produire dans les urnes — et encore moins d’expliquer pourquoi près de 44 % des électeurs ont choisi cette formation.

Car plusieurs des thèmes qui ont alimenté la progression de l’AfD ne relèvent plus aujourd’hui d’un quelconque exotisme politique. Expulsions plus nombreuses, contrôle renforcé des frontières, réduction de l’immigration, lutte contre l’islam politique et remise en cause de la politique migratoire allemande des dernières années : une partie importante de ces orientations se retrouve désormais, sous différentes formes, jusque dans le programme de la CDU/CSU de Friedrich Merz.

L’AfD va plus loin sur certaines questions et possède évidemment ses propres courants, personnalités et controverses. Mais présenter son succès essentiellement comme une poussée soudaine de l’«extrême droite» permet surtout d’éviter une question beaucoup plus inconfortable : pourquoi des positions sur l’immigration et l’identité nationale que l’establishment allemand a longtemps cherché à marginaliser séduisent-elles maintenant une part aussi considérable de la population?

À un certain point, lorsque près d’un électeur sur deux d’un Land vote pour le même parti, la diabolisation cesse d’être une explication politique.

Elle devient elle-même une partie du phénomène à expliquer.

L’héritage de l’ère Merkel

En Allemagne, l’immigration est impossible à dissocier de cette transformation politique.

L’année 2015 a constitué un véritable basculement. Selon l’Office fédéral allemand des migrations et des réfugiés, environ 890 000 demandeurs d’asile sont effectivement entrés en Allemagne cette seule année, tandis que l’immigration totale atteignait 2,14 millions de personnes et que le solde migratoire dépassait 1,1 million. Le nombre de demandes d’asile enregistrées atteignait alors un sommet historique.

La politique d’accueil associée à Angela Merkel devait profondément modifier le débat politique allemand.

Pendant des années, une large partie de l’establishment politique et médiatique a néanmoins traité l’opposition à l’immigration massive non comme une position politique susceptible d’être débattue, mais comme une frontière morale à ne pas franchir.

Or, le problème avec cette stratégie est qu’elle ne fait pas disparaître les préoccupations populaires. Elle peut même produire exactement l’effet inverse.

Lorsque les électeurs ont l’impression que les partis traditionnels refusent de traiter une question qu’ils considèrent fondamentale — immigration, intégration, sécurité, identité nationale ou cohésion sociale — ils finissent par se tourner vers celui qui accepte de la poser, même lorsque ce parti présente par ailleurs des positions qu’ils n’auraient jamais appuyées auparavant.

C’est précisément de cette manière qu’une formation qui obtenait 20,8 % en Saxe-Anhalt en 2021 peut se retrouver cinq ans plus tard à 43,8 %.

Une «digue» de moins en moins démocratiquement tenable

Le résultat expose surtout l’étrangeté croissante du fameux Brandmauer, le «mur coupe-feu» par lequel les partis allemands traditionnels refusent toute coopération avec l’AfD.

Cette stratégie était beaucoup plus simple lorsque le parti représentait 10 ou 15 % de l’électorat, mais elle devient politiquement autrement plus difficile lorsque l’AfD arrive largement en tête et compte presque autant de députés que nécessaire pour gouverner seule.

Tino Chrupalla, coprésident national du parti, réclame maintenant que des élus de la CDU permettent la constitution d’une «majorité conservatrice de centre droit». Merz refuse toujours catégoriquement. Le BSW de Sahra Wagenknecht, formation issue de la gauche mais elle aussi critique de l’immigration massive et de la politique allemande envers la Russie, est pour l’instant le seul parti à ne pas fermer complètement la porte à une coopération.

Quand «protéger la démocratie» signifie écarter des candidats

Cette tension dépasse largement l’Allemagne. La Roumanie en a fourni l’exemple le plus spectaculaire lorsque son élection présidentielle de 2024 a été annulée après la victoire surprise au premier tour de Călin Georgescu sur fond d’allégations d’ingérence russe, avant que celui-ci soit ensuite empêché de participer à la nouvelle élection présidentielle par l’autorité électorale. La décision a été défendue comme nécessaire au respect de l’ordre constitutionnel, mais elle a également provoqué une controverse internationale considérable sur l’intégrité démocratique du processus.

En France, la condamnation de Marine Le Pen en première instance en 2025 avait également entraîné une peine d’inéligibilité immédiatement exécutoire qui aurait pu la tenir à l’écart de la présidentielle de 2027 avant même l’épuisement de ses recours. La cour d’appel a finalement réduit cette peine en juillet dernier et considéré la période ferme d’inéligibilité comme déjà purgée, lui permettant théoriquement de se présenter.

Ces affaires sont juridiquement très différentes, mais elles alimentent néanmoins une crise de confiance lorsqu’une part croissante de l’électorat européen a le sentiment que les règles institutionnelles, judiciaires ou administratives servent parfois à contenir politiquement des mouvements que les partis traditionnels ne parviennent plus à battre dans les urnes.

Le paradoxe devient alors évident : au nom de la défense de la démocratie, on risque de donner à des millions d’électeurs l’impression que leur vote n’est démocratiquement acceptable qu’à condition qu’il produise le résultat souhaité par les institutions.

Une victoire moins mystérieuse qu’on veut le croire

Le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt est incontestablement nationaliste et très restrictif en matière migratoire. Il propose notamment une offensive d’expulsions contre les personnes déboutées du droit d’asile, refuse de considérer l’immigration comme la principale solution au vieillissement démographique et veut renforcer fortement la transmission de l’histoire et de l’identité allemandes dans les écoles.

Ce sont des positions qui peuvent faire l’objet d’un véritable débat démocratique, mais les réduire automatiquement à une résurgence du nazisme permet toutefois rarement de comprendre pourquoi elles séduisent aujourd’hui une proportion aussi considérable de la population.

L’Allemagne contemporaine n’est pas celle de 1933. L’AfD ne vient pas de s’emparer du pouvoir par la force : 1,3 million de citoyens de Saxe-Anhalt se sont déplacés aux urnes, dans une élection libre marquée par une participation exceptionnelle, et ont placé très largement ce parti en première position.

Le phénomène n’a d’ailleurs plus grand-chose de marginal. L’AfD constitue déjà la principale opposition au Bundestag et ambitionne désormais ouvertement de transformer cette poussée régionale en force nationale.

On peut donc continuer à multiplier les cordons sanitaires, les mises en garde solennelles et les références aux heures les plus sombres de l’histoire allemande. Ou on peut reconnaître une réalité autrement plus simple : après une décennie de bouleversements migratoires, de tensions identitaires et d’insatisfaction envers les partis traditionnels, une proportion croissante d’Européens réclame un changement de cap.

En Saxe-Anhalt, dimanche, ils ont été près de 44 % à le dire dans l’isoloir.

Et contrairement au portrait parfois dressé d’une démocratie allemande soudainement menacée parce que les électeurs ont mal voté, on pourrait aussi y voir une démonstration beaucoup plus élémentaire de sa vitalité : malgré des années de stigmatisation, les électeurs qui souhaitent davantage de souveraineté nationale et une politique migratoire beaucoup plus restrictive continuent de pouvoir se faire entendre par les urnes.

Reste maintenant à voir si les institutions politiques allemandes accepteront d’entendre ce qu’ils viennent de dire.

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