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Une opinion de Christine Leclercq, maître-assistante en philosophie en haute école
Un soir de novembre, je suis sortie pleine de questions d'une conférence organisée par le bourgmestre de ma commune autour du livre "Allah n'a rien à faire dans ma classe" (Par Jean-Pierre Martin et Laurence D'Hondt, Éditions Racines). J'ai compris ce qui alimentait ces discours quand j'ai entendu un enseignant prendre la parole lors des échanges et exprimer se sentir en danger. Ce qui nourrit ce débat, c'est la peur et peut-être une vision biaisée du rôle de l'école. Je n'ai pas eu l'occasion de soulever mes propres interrogations malgré ma perplexité. Voici donc le moment de le faire.
Conviction acceptable
Le livre dont il était question reprend des témoignages du vécu des professeurs. J'en ai moi-même récolté beaucoup lors d'une recherche universitaire de plusieurs années (et j'ai plus de 15 ans d'expérience d'enseignement). Mais des témoignages peuvent dire des choses bien différentes en fonction de la méthodologie utilisée. Le problème est-il une marée de radicalisation d'élèves ? L'expression de convictions par les élèves ? Une conviction particulière qui choque ? Ou la certitude que seule sa conviction est la bonne et que tous devraient la partager, coûte que coûte ?
Pourquoi le livre "Allah n'a rien à faire dans ma classe" suscite la polémique ?Quand j'aborde ces questions avec mes étudiants, je leur demande qui décide de ce qui est une conviction acceptable ou pas… Certaines idées choquent ou dérangent. Mais faudrait-il alors dresser une liste des idées bienvenues et signaler celles qui ne le sont pas pour pouvoir laisser une élève entrer dans une classe ?
L'enseignant est l'autorité dans la classe. Il ne peut pas prendre parti, favoriser une conviction, une position. C'est ainsi qu'est formulée l'idée de la neutralité de l'enseignant. Rester à égale distance pour accueillir à égalité tous les élèves mais en transmettant les valeurs des droits humains.
Exprimer n'est pas imposer
J'apprends à mes étudiants qu'ils ne doivent pas toujours être experts de toutes les situations ou être certains de toutes les idées (ils doivent être experts uniquement du savoir qu'ils transmettent et de la pédagogie qu'ils appliquent). Par contre, ils ne doivent pas imposer leurs convictions et ne pas laisser un élève imposer ses visions aux autres. Mais exprimer n'est pas imposer.
J'ai toujours dit à mes élèves dans le secondaire et à mes étudiants dans le supérieur : "Voudrais-tu que je laisse les autres t'imposer leur mode de vie ? Non, donc je ne peux pas te laisser imposer le tien aux autres non plus. Je n'arbitrerai pas quel mode de vie est le meilleur, vous êtes tous les bienvenus dans ma classe et vous devez tous laisser les autres vivre leur vie à leur façon."
"Avant de nous parler de l'islamisme dans sa classe, une professeure n'a pas dormi pendant deux jours, elle était tétanisée"Donc aucun élève ne peut prendre le pouvoir sur l'autre dans une classe. Aucun élève ne décide de ce qu'est la bonne façon de vivre sa foi. Aucun élève ne décide ce qu'est une bonne façon d'être une famille. Aucun élève ne décide ce que c'est que bien manger, bien s'habiller pour les autres. Mais cela s'apprend et parfois cela prend du temps. Cette énumération fonctionne en ce qui concerne les convictions religieuses mais aussi toutes les croyances adolescentes qui font qu'une personne fait partie du groupe. Les jeunes se norment les uns les autres sur beaucoup de sujets.
Mais si je dis "Allah n'a rien à faire dans ma classe", je dis à l'élève qui croit profondément en Allah qu'il n'est le bienvenu dans ma classe que s'il renonce à ce qui est important pour lui. Moi, je lui demande juste d'accepter de ne pas imposer sa vision aux autres mais Allah peut l'accompagner dans la classe comme tous les élèves seront accompagnés de leurs croyances, valeurs, convictions.
Loi commune
Quand un jeune s'exprime ou se comporte de façon radicale, lui dire que sa conviction est fausse n'aidera pas le vivre ensemble. Lui faire comprendre que l'imposer aux autres n'est dans l'intérêt de personne, pas même le sien est un apprentissage. C'est pourquoi je ne dis pas que la loi commune est "supérieure" à une autre. Je dis que la loi commune c'est ce que nous acceptons de nous imposer les uns aux autres. C'est notre intérêt commun. Parce que je crois profondément en Dieu ou en Allah, Yahvé, Buddha ou qu'aucun dieu n'existe ; je ne veux pas que les autres m'imposent leur conviction, donc je n'imposerai pas la mienne. Mais c'est un engagement commun qui doit être expliqué et qui prend du temps à apprendre et à pratiquer.
Un adolescent qui essaie d'imposer aux autres ce en quoi il croit, c'est un adolescent qui n'a pas encore terminé son apprentissage de la vie en société… et c'est aussi à ça que sert l'école.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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