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Affaire Thélyson Orélien : «Les musiciens ont vécu il y a 50 ans ce que la littérature découvre aujourd’hui»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Nellu Cohn, directeur de la rédaction de Radio J, revient sur l’affaire Thélyson Orélien, auteur accusé d’avoir écrit son roman avec l’aide de l’IA. D’après lui, la littérature doit suivre l’exemple de la musique qui a su parfaitement intégrer l’intervention de la machine dans la production artistique.

Je suis musicien, et c’est peut-être pour cela que l’affaire Thélyson Orélien me trouble moins qu’elle ne m’intrigue. En 1977, dans Bruits, Jacques Attali défendait une idée qui m’a toujours accompagné : la musique est prophétie. Elle annonce les bouleversements qui gagneront ensuite toute la société. Si c’est vrai, les musiciens ont vécu il y a un demi-siècle ce que la littérature découvre aujourd’hui.

Le premier roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, est devenu en quelques semaines l’un des phénomènes de la rentrée. Il s’est vendu à environ 35 000 exemplaires en cinq semaines, a reçu le prix du Roman Fnac, a été annoncé en traduction dans une vingtaine de langues et figurait dans la première sélection du Goncourt. Puis est arrivée l’accusation : le livre aurait été, pour une très large part, écrit à l’aide d’une intelligence artificielle. L’auteur le nie, et ses éditeurs ont d’abord contesté ou appelé à la prudence. L’Académie Goncourt a finalement décidé le 25 septembre de retirer le roman de sa sélection. Elle a invoqué à la fois des plagiats révélés dans des textes antérieurs de l’auteur et des analyses concluant à un recours massif à l’IA.

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Je ne sais pas si Thélyson Orélien a utilisé l’intelligence artificielle, ni dans quelles proportions, et je n’ai aucune raison de trancher une affaire dont je ne connais pas les coulisses. Ce qui m’intéresse est ailleurs, dans la question que cette polémique pose presque malgré elle : qu’est-ce qu’un écrivain, et à partir de quel moment l’outil qu’il utilise cesse-t-il d’être un outil pour devenir, aux yeux des autres, l’auteur de l’œuvre ? Les musiciens connaissent cette question depuis au moins cinquante ans. En 1975, Herbert Pagani présente Mégalopolis au Palais de Chaillot, choisi par le ministère de la Culture pour en célébrer la réouverture. Le spectacle est issu de son double album de 1972 : musiques, voix, bruitages, passages parlés, sons enregistrés, projections de ses propres tableaux. Un universitaire y relèvera plus tard du « sampling », bien avant que le mot n’entre dans le vocabulaire des musiciens. Utiliser sur scène une matière sonore préparée à l’avance bousculait alors l’idée même que l’on se faisait du spectacle vivant.

Un grand DJ possède une signature. Personne, à l’entrée des stades qu’il remplit, ne lui demande de jouer une partition de piano pour vérifier qu’il mérite le statut d’artiste.

Nellu Cohn

Sont venues ensuite les boîtes à rythmes, qui n’ont pas fait disparaître les batteurs, puis les séquenceurs et les synthétiseurs capables d’imiter tout un orchestre. À chacune de ces révolutions, quelqu’un a annoncé la mort de la musique. Elle a eu l’élégance de survivre. Enfin, le DJ est arrivé. Il construit une œuvre ou une soirée entière à partir de sons qu’il n’a pas joués : il prélève, assemble, superpose, transforme. Certains n’ont jamais étudié le solfège et ne sauraient pas distinguer une clé de sol d’une clé de fa. Mais est-ce vraiment là que se situe leur talent ? Un grand DJ possède une signature, une manière de faire monter la tension, de choisir le moment où un son doit apparaître, de construire un univers reconnaissable. Personne, à l’entrée des stades qu’il remplit, ne lui demande de jouer une partition de piano pour vérifier qu’il mérite le statut d’artiste.

Imagine-t-on ce que les premiers DJ ont pu représenter pour un jazzman ayant passé des années sur son instrument ? Pourtant, tout ce monde a fini par cohabiter : chacun avec ses outils, ses règles, son degré de virtuosité et, surtout, son talent. Il n’est qu’une chose que la musique n’ait jamais tolérée : le mensonge. En 1990, Milli Vanilli s’est vu retirer son Grammy lorsqu’on a découvert que les deux visages du groupe n’avaient pas chanté sur leurs disques. Personne ne leur reprochait leurs synthétiseurs ni leurs boîtes à rythmes. On leur reprochait d’avoir trompé le public.

La frontière n’a jamais séparé l’homme de la machine. Elle sépare ce que l’on montre de ce que l’on cache. Pourquoi en irait-il autrement pour l’écriture ?L’intelligence artificielle arrive dans la littérature comme la boîte à rythmes est arrivée dans la musique, et nous reproduisons devant elle les mêmes inquiétudes. On demande immédiatement : « La machine a-t-elle participé ? » Il faudrait peut-être commencer par une autre question, beaucoup plus difficile : « Qui a créé l’œuvre ? » Les deux questions ne sont pas équivalentes.

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Le cinéma l’a déjà compris. Les compositeurs de musique de film travaillent depuis des décennies avec séquenceurs et synthétiseurs. Vangelis a reçu l’Oscar en 1982 pour Les Chariots de feu, une partition entièrement électronique, et personne ne lui a contesté son statut de compositeur. Face à l’IA, l’Académie des Oscars a choisi une règle simple : l’outil ne compte ni pour ni contre, ce qui compte est la place de l’humain au cœur de la création.

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Encore faudrait-il disposer d’instruments capables de tracer cette frontière. Le Monde a soumis plus de la moitié du roman à Pangram, qui a classé plus de 95 % du texte testé comme probablement généré par une IA, avec un niveau de confiance élevé. Pangram passe pour le plus fiable des détecteurs, et plusieurs chercheurs jugent ses faux positifs très rares sur les textes littéraires longs. Les générations précédentes d’outils incitaient pourtant à la modestie : en 2023, Ars Technica montrait que certains détecteurs attribuaient à une IA la Constitution américaine ou des passages de la Bible. Et au cœur même de l’affaire, l’internaute Philippe Roi affirme avoir obtenu de Pangram un verdict de 100 % IA pour un paragraphe du manuscrit du Lys dans la vallée de Balzac, absent de l’édition publiée.

Mais le vrai problème est ailleurs. Même parfait, un détecteur mesure un style, pas un processus. Il dit qu’un texte ressemble à ce que produit une machine. Il ne dit pas qui a conçu l’histoire, choisi les personnages, bâti l’architecture, ni combien de versions ont été jetées. C’est un indice, pas le récit de la fabrication d’un livre.

Revenons donc à l’écrivain. Imaginons qu’il passe six mois à construire ses personnages, invente son histoire, écrit ses scènes, puis demande à une IA de lui proposer plusieurs façons d’alléger un paragraphe trop lourd. Est-il encore écrivain ? La réponse paraît évidente. Et s’il lui demande ensuite de signaler ses répétitions, de proposer un synonyme, de raccourcir une description, à quel moment franchit-il la frontière invisible qui lui retirerait son statut d’auteur ? Faudra-t-il compter les mots proposés par la machine ?

Avec l’IA, quelque chose nous effraie davantage, parce que l’outil ne se contente plus de corriger : il produit.

Nellu Cohn

Calculer sur chaque roman un pourcentage d’humanité, comme on indique la teneur en cacao sur une tablette de chocolat ? Nous acceptons depuis toujours qu’un écrivain soit relu par un éditeur, corrigé par un correcteur, parfois profondément retravaillé au terme de mois d’échanges. Personne n’exige que la couverture indique le nombre de paragraphes déplacés ou de phrases reformulées.

Avec l’IA, quelque chose nous effraie davantage, parce que l’outil ne se contente plus de corriger : il produit. C’est là que commence la vraie discussion. Imaginons un auteur qui apporte une histoire, une époque, une architecture et une voix, demande à la machine vingt versions d’une scène, en rejette dix-neuf, démonte la vingtième, en garde trois lignes et réécrit le reste. Est-il encore écrivain ? Est-il devenu metteur en scène, directeur artistique, monteur ? Et pourquoi cette fonction serait-elle nécessairement moins noble que l’ancienne ?

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La musique a répondu à sa manière, non par une théorie mais par la coexistence. Il existe toujours des pianistes seuls devant un Steinway, des groupes qui refusent les séquences, d’autres qui mêlent acoustique et électronique, et des DJ qui fabriquent leur univers à partir d’une matière déjà enregistrée. Personne n’a eu besoin de supprimer les uns pour autoriser les autres.

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La littérature suivra probablement le même chemin. Certains écrivains continueront d’écrire eux-mêmes chaque mot et le revendiqueront, comme certains musiciens revendiquent un enregistrement entièrement live. D’autres utiliseront l’IA comme assistant, documentaliste ou contradicteur. D’autres encore lui confieront une part bien plus grande de la fabrication, tout en gardant la conception, la sélection, le montage et l’intention.

Certains produiront des livres magnifiques, d’autres des livres médiocres. Une boîte à rythmes n’a jamais donné le sens du rythme à qui n’en avait pas. L’IA peut produire un texte grammaticalement impeccable, mais elle ne transformera pas son utilisateur en Proust, pas plus qu’un Steinway ne transforme son propriétaire en Glenn Gould.

Reste la transparence, et c’est la leçon de Milli Vanilli. Utiliser un outil n’est ni dissimuler ni plagier. S’approprier le texte d’un autre reste s’approprier le texte d’un autre, qu’un ordinateur soit ou non dans la pièce. Et si un prix décide de ne récompenser que des textes rédigés sans recours à la génération automatique, il est parfaitement légitime qu’il fixe cette règle. L’affaire Orélien oblige justement les institutions littéraires à dire clairement ce qu’elles entendent récompenser, comme l’ont déjà fait les Oscars. Car à mesure que ces outils entreront dans nos logiciels quotidiens, distinguer l’écrivain « pur » de l’écrivain « assisté » deviendra aussi difficile que de vérifier si chaque son d’un album a été joué par un pianiste ou par un séquenceur.

Je ne sais toujours pas comment C’était ça ou mourir a été écrit, et je ne prétends pas que la question est sans importance. Mais je crois qu’un jour prochain, apprendre qu’une IA a participé à la fabrication d’un livre ne nous en dira pas beaucoup plus sur sa valeur que savoir qu’un séquenceur a participé à celle d’un disque.

Si Attali a raison, la musique nous a déjà montré la suite. Elle n’a jamais réussi à arrêter les machines. Elle a fait beaucoup mieux : elle les a transformées en instruments. La littérature fera probablement la même chose. Il faudra alors revenir à une très vieille habitude : lire le livre et voir s’il nous touche. Car que cherchons-nous dans un livre comme dans une belle mélodie ? L’émotion.

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