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À voir au cinéma: «Soudain» de Ryusuke Hamaguchi

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Au mois de mai dernier, le Festival de Cannes était commencé depuis trois jours. On y avait vu des beaux films, l'édition s'annonçait bien. Et puis il s'est passé quelque chose. Dans ce flux globalement de belle tenue, un événement venait de se produire. Soudain? Oui, et non.

Oui parce que le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi était à l'évidence d'une nature différente. Il y a beaucoup de bons films, et c'est bien réjouissant. Il n'y a pas souvent un grand film. On se gardera bien de définir en quoi cela consiste, sinon peut-être justement ainsi: quand ça apparait, c'est une évidence.

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Mais non, tant ce mot, «soudain», semble d'abord décalé par rapport au film dont il est le titre. La manière dont il fait entrer dans le quotidien de Marie-Lou, directrice d'un Ehpad près de Paris, n'a en effet rien de brusque, rien de soudain.

Marie-Lou au travail est attentive, disponible aux autres tout en étant très ferme sur ses exigences et ses choix: on éprouve d'emblée cette convergence entre la méthode que pratique le personnage de Virginie Efira et la méthode de réalisation du cinéaste de Drive My Car.

Dans l'un et l'autre cas, cela suppose de procéder par petits gestes d'attention, qui singularisent les moments, les personnes et les situations. Avec à la fois un effet immédiat (l'amélioration de ce que ressent le patient, le plaisir du spectateur) et un effet à long terme, qui construit les effets durables de l'expérience.

Cette convergence se révèle agissante au point que le film devient exemplaire de cette hypothèse, aujourd'hui explorée par des personnes qui réfléchissent et pratiquent le soin, des affinités entre manières de soigner et manières de filmer –lire, par exemple, le très beau livre de Céline Lefève Devenir médecin (PUF), à propos… d'un autre film japonais, Barberousse d'Akira Kurosawa.

Filmer comme on soigne

Est-ce dire que les spectateurs de cinéma sont à considérer comme des patients? Évidemment non. En tout cas non, dans la conception classique qui ferait des soignants des êtres forts et possédant le savoir, prenant en charge des personnes fragiles et peu compétentes, selon une relation dominant/dominé.

Mais toute la pensée contemporaine du «care» (abusivement réduite en français à «sollicitude») contredit une telle conception. En considérant les possibilités d'autonomie comme de fragilité chez tous les protagonistes des ces interactions, elle retrouve ce qui peut être, aussi, une relation non dominatrice du film vis-à-vis de qui le regarde.

Être dans le regard de l'autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution Être dans le regard de l'autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution

Sur l'écran de Soudain, dans l'établissement pour personnes âgées que dirige Marie-Lou, celle-ci entreprend d'instaurer un ensemble de pratiques permettant une plus complète prise en charge des résidents, et qui mène à de multiples formes d'interactions. Non sans avoir à affronter des oppositions.

Elle est confrontée à des usages, des routines que tous les praticiens ne sont pas disposés à remettre en question. Mais Marie-Lou aussi a besoin de soin, de rencontres. Ce qu'elle sait et ce qu'elle croit doit sans cesse être remis en jeu, avec l'aide de qui paraitrait d'abord réduit à son état de fragilité, et même de mortalité.

Situé dans le contexte très incarné des prises en charge de personnes âgées, personnes que cela ne définit pas entièrement, le film active en douceur des questionnements sur la force des habitudes, ou aussi bien sur ce qui assigne les personnes à une caractéristique –avec son corollaire dans la fiction: la définition des personnages.

Ces questionnements, dans la vie et dans les films, ne vont pas sans la prise en compte des risques, réels, et des manières de vivre, de travailler, d'imaginer avec ces risques. Questions qui vaudraient en tous lieux et en toutes situations, mais qui s'enrichissent d'être abordées selon plusieurs angles.

D'abord complétement français, pour ce qui advient sur l'écran, le film du cinéaste japonais accueille bientôt des présences de son pays d'origine, qui vont contribuer à élargir et amplifier son propos. Et simultanément au monde du soin va se relier le monde du spectacle.

Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Capture d'écran freneticfilms via YouTube Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Capture d'écran freneticfilms via YouTube

Cela commence au théâtre, où Marie-Lou découvre une pièce interprétée par un acteur japonais et mis en scène par une dramaturge de la même origine. Il s'en suit une rencontre entre les deux femmes, qui se déploie bientôt en une complicité féconde et chaleureuse, enrichie de ce joyeux coup de force scénaristique qui fait que chacune parle très bien la langue de l'autre.

Mari la dramaturge révèle alors qu'elle est atteinte d'un cancer en phase terminale. Cette ombre terrible, pas plus que la présence aux côtés de l'acteur de son petit-fils, adolescent atteint d'une forme d'autisme, n'écrase ce qui advient à l'écran, ce qui advient entre le film et ses spectateurs. Sans évacuer le trouble, la douleur ni l'angoisse, cela devient une partie de ce qu'il y a à travailler ensemble, chacune et chacun avec ses ressources.

Ce qui est soudain dans «Soudain»

Ici vient se nicher la justification du titre. Non pas l'explication, qui tient à l'intitulé du livre japonais qui a lointainement inspiré Hamaguchi, Kyū ni guai ga waruku naru, «Soudain je ne me sens pas bien», qui est d'ailleurs aussi le titre original du film. Mais la justification: tout, dans le film, relève en effet du surgissement de ce qui serait sinon impossible, du moins improbable.

L'ensemble de la mise en scène construit la capacité à s'y rendre disponible, à l'envisager comme ressource de vie, y compris avec une dimension de risque. Cette relation au quotidien, aux pratiques professionnelles notamment dans le contexte du soin, est aussi au principe de l'idée du cinéma tel que le pratique, et le revendique dans ses récits, l'auteur de Hasards et autres fantaisies.

 quatre personnes, quatre rapports au monde singuliers, et les possibilités infinies de jeu entre elles. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution L'acteur de la pièce (Kyozo Nagatsuka), son petit fils (Kodai Kurosaki), Mari et Marie-Lou: quatre personnes, quatre rapports au monde singuliers, et les possibilités infinies de jeu entre elles. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution

Se rendre ainsi accessible, dans la manière de filmer, à ce qui peut surgir, fait place aussi bien à la présence de l'héritage de Franco Basaglia et du mouvement anti-hopital psychiatrique, évoqué par la pièce de Mari, qu'à d'apparentes digressions à propos des existences de certains et certaines des pensionnaires de l'établissement que dirige Marie-Lou.

C'est parfois comique et parfois bouleversant. Paradoxe apparent, Soudain est un film haletant, mais en douceur. Il l'est notamment grâce à l'interprétation de Virginie Efira, qui trouve ici peut-être son meilleur rôle, en tout cas depuis Benedetta, et à la qualité de présence de l'actrice Tao Okamoto. Et plus encore grâce à ce qui circule entre elles, et qui justifie pleinement que le prix d'interprétation leur ait été attribué ensemble à Cannes.

Cette disponibilité à ce qui peut surgir ouvre aussi la possibilité d'une incroyable séquence de réflexion, avec schéma au tableau, à propos du fonctionnement du capitalisme et de ses effets sur la démographie dans les pays développés, et la gestion des personnes âgées. Ce cours d'économie politique est tout aussi à sa place dans le film que les confidences de la vieille dame dans son fauteuil roulant, ou le jeu avec des mini-marionnettes.

Le protocole de soin auquel Marie-Lou se réfère, et qu'elle cherche à implanter dans son établissement malgré les réticences d'une partie du personnel et l'opposition de l'actionnaire principal, renvoie à une doctrine précise, la méthode dite de l'humanitude.

L'humanitude est un dispositif thérapeutique aujourd'hui codifié et promu par des organismes labellisés, dont les principes avaient été élaborés par le scientifique et philosophe Albert Jacquard, et dont le sens politique a été explicité par le grand biologiste Jacques Testard.

Comme forme établie de protocoles, il ne fait pas l'unanimité chez les soignants, et on se gardera d'émettre un avis, faute de compétence. Mais ce qu'on en voit dans Soudain apparaît moins comme un dogme ou une norme que comme un état d'esprit, où le bon sens et l'empathie jouent un rôle central, assez difficilement contestable.

Les principes de base de l'humanitude résonnent étrangement avec une idée de la mise en scène fondée sur la qualité du regard, la relation sensible et l'harmonie des mouvements.

Donner du temps au temps et de l'espace à l'espace

Soudain, donc, beaucoup de choses deviennent possibles. Y compris de se retrouver à Kyoto, pour une continuation selon d'autres approches de la même manière de mettre en déplacement les relations, les situations, les façons que nous avons de les comprendre.

Il faut pour réussir cela bien davantage qu'une incontestable virtuosité. Il faut donner du temps au temps et de l'espace à l'espace. Il faut ouvrir de la place aux spectateurs, assumer frontalement l'émotion comme l'incertitude. Très exactement ce qu'accomplissent les trois heures et quart de ce film à la fois immense et modeste.

Émouvant, drôle, audacieux, il est surtout la marque d'une confiance totale, dans le cinéma et dans les spectateurs. Et cela inspire une infinie gratitude.

Soudain

De Ryūsuke Hamaguchi

Avec Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka, Jean-Charles Clichet, Marie Bunel

Durée: 3h15

Sortie le 12 août 2026

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