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«Amour(s)»
Il y a trois films. Chacun dure environ une demi-heure, ce sont bien pour autant des films à part entière. Ils ont été réunis par l'association Les Grands Espaces, qui fait un remarquable travail de terrain autour de l'éducation à l'image dans le Sud-Ouest, et est également distributeur à l'échelle nationale.
On voit bien ce que ces trois films ont en commun: leur durée, le fait d'avoir été réalisés par trois femmes cinéastes françaises, et de concerner une ou des relations amoureuses contemporaines concernant des jeunes gens.
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Mais chacun mobilise une forme cinématographique particulière, qui contribue à ce qu'on hésite à employer la formule d'usage en pareille circonstance: il n'y a pas trois films mais quatre, le quatrième étant le montage, au sens fort du mot, de ses trois composantes.
Dans ce cas, on ne peut pas vraiment dire qu'il y a un long métrage résultant de l'agencement des réalisations d'Alice Diop, de Claire Maugendre et d'Héléna Klotz. Ce qui ne diminue en rien l'intérêt de chaque proposition, mais impose de les laisser à leur singularité.
1.«Vers la tendresse», d'Alice Diop
Datant de 2016, le film marque un jalon important sur la trajectoire qui fait de son autrice une des figures majeures du cinéma français contemporain, statut désormais établi grâce au doublé Nous et Saint Omer en 2021-2022.
Anis, celui qui revendique l'expression de la tendresse. | Capture d'écran Les Grands Espaces via YouTubeÀ partir d'un dispositif apparemment simple, en fait très complexe et riche d'échos multiples, la cinéaste explore un domaine laissé en jachère à l'époque –et ça ne s'est pas arrangé depuis. Son film se construit autour des rapports à l'amour de quatre jeunes hommes, longuement rencontrés et écoutés par la cinéaste. Quatre «jeunes des cités de Seine-Saint-Denis», selon une formule qui dit à la fois beaucoup de vérités et véhicule beaucoup de mensonges et d'incompréhension.
Il faudra attendre le générique de fin pour mieux percevoir la finesse de conception qui permet ces effets d'intelligence et d'émotions, de tristesse et d'angoisse que distille un film pourtant constamment habité par cette tendresse que nomme le titre.
Il s'agit en particulier d'un travail sophistiqué sur les voix, multiples, qui peuplent la bande son à partir des quatre témoignages accompagnant des images presque toutes tournées en gros plans. Visages masculins, corps masculins, tous arborent les marqueurs d'appartenance pour une part subie et pour une part revendiquée.
Confessions, auto-analyses lucides, affirmations de choix personnels et constats de pesanteurs multiples avec lesquels il faut constamment trouver des relations, qui peuvent être de soumission, de négociation ou d'affrontements, composent un immense champ de rapports à des réalités physiques, sociales, mentales, réelles ou fantasmées.
Vantardises crues et désespoir sexuel, effets du racisme et de la misère, de la religion et de la tradition, singularité et exemplarité d'une vie de jeune homme gay racisé et «issu du 9-3», revendication de la relation affectueuse et durable jalonnent un immense paysage.
Celui-ci est loin de ne concerner que cette catégorie sociologique des «jeunes hommes des cités». Vers la tendresse raconte beaucoup de notre monde comme il ne va pas. Si c'est techniquement un moyen métrage, c'est surtout un grand film de cinéma.
2.«Conte cruel de Bordeaux», de Claire Maugendre
Dans la ville nommée par le titre, une jeune femme blonde de la bonne société, qui a vécu enfant en Afrique, rencontre un jeune homme noir et tombe très amoureuse.
Au carrefour de la mythologie et de l'histoire coloniale, entre le garçon et le jeune fille (Cherif Adekambi et Claire Duburcq), un geste interdit. | Les Grands EspacesDe ce point de départ, Claire Maugendre fait un récit magique et politique, hanté par les fantômes du commerce esclavagiste et les formes multiples du colonialisme.
Composé à partir de photos, sous l'influence affichée de La Jetée de Chris Marker, et employant des effets spéciaux artisanaux très appropriés aux situations, Conte cruel de Bordeaux impressionne par la justesse des images et des sensations.
Au-delà d'une intrigue presque trop bien conçue dans ses implications et sous-entendus, entre romance, film d'horreur et pamphlet poétique, c'est l'assemblage de brutalité soulignée par les images fixes et de douceur dans l'usage des lumières et de certains choix de montage –renforcé par la voix de la narratrice à la fois envoûtante et distanciée– qui fait la puissance de ce Conte à la fois mythologique et contemporain.
3.«Amour Océan», d'Héléna Klotz
Jeanne et Camille sont deux sœurs qui vivent avec leur père, capitaine de gendarmerie bourru, dans une caserne du Sud-Ouest. Elles s'échappent pour une virée sur une plage des Landes, où l'aînée est attirée par un des membres du groupe de jeunes surfeurs qui évoluent à proximité.
Jeanne et Camille (Mathilde Dupont-Corbran et Louison Bejaoui), un élan vital vers un horizon qu'elles ne sauraient nommer. | Les Grands EspacesRécit d'initiation sentimentale, Amour Océan suit un fil narratif réaliste, aux épisodes en forme de petits blocs sans grand relief. C'est la manière de filmer, avec l'étrangeté du domicile (la caserne), la force des vagues et surtout l'attention à des détails physiques portée par des très gros plans de visages et de parties du corps qui donnent sa puissance d'évocation au film, au-delà de ce qui a été raconté par le scénario.

Amour(s)
Durée: 1h39
Vers la tendresse
d'Alice Diop
Avec Modibo Diarra, Samaké Diarra, Nidhal Majdoub
Durée: 38 minutes
Conte cruel de Bordeaux
de Claire Magendre
Avec Claire Duburcq, Cherif Adekambi et la voix de Marie-Philomène Nga
Durée: 30 minutes
Amour Océan
d'Héléna Klotz
Avec Mathilde Dupont Corbrand, Louison Bejaoui, Arnaud Rebotini
Durée: 30 minutes
Sortie le 2 septembre 2026
«Retour avant 15 heures», de Gaël Lépingle
La phrase qui donne son titre au film est écrite sur un post-it. Un parmi des dizaines, que le père du cinéaste gardait dans un tiroir, et utilisait lorsqu'il s'absentait de sa maison. Cette maison est celle où lui et son épouse ont passé la fin de leur vie.
Cette vie s'est achevée avant que le film commence. Ou bien elle ne s'est pas achevée. Puisque, justement, il y a le film.
Le père du réalisateur (Serge Renko, à droite) salue le jardinier venu l'aider (Philippe Girard dans un de ses multiples rôles). | Capture d'écran La Traverse via YoutubeLe père de Gaël Lépingle était mathématicien. À sa retraite, il s'est installé dans cette maison qui fait partie d'un lotissement, entre campagne et banlieue d'Orléans. Le film est tourné dans et autour de la maison.
Il accompagne les dernières années de ce père qui n'est plus là. Mais qu'on voit très bien, puisqu'il a les traits de Serge Renko, acteur formidable et délicat qui jouait dans un précédent film de Lépingle, Des garçons de province, et qui fut exceptionnel dans Triple Agent d'Éric Rohmer.
Après la mort de son père, le cinéaste a trouvé dans les affaires de celui-ci des cahiers où il notait avec une précision méticuleuse ce qu'il faisait chaque jour, qui il rencontrait, où il allait se promener, quelles questions domestiques il avait à résoudre. C'est d'une extrême matérialité, et prodigieusement efficace pour rendre présent celui qui n'est plus là.
Le film fait ça, le cinéma fait ça. Et c'est très beau, de n'avoir apparemment rien de mystérieux –en fait d'être un subtil et insondable mystère, mais qui se laisse accompagner le plus paisiblement du monde.
Gaël Lépingle joue ce jeu des faits et gestes, des objets et des mots, avec une rigoureuse fidélité, redoublée par la puissance d'incarnation de Serge Renko, d'autant plus impressionnante que totalement dépourvue d'effets.
Et, dans le même mouvement léger et affectueux, Gaël Lépingle joue avec ce réalisme spirite. Il y introduit des séquences rêvées, ajoute ses propres commentaires, et surtout mobilise un procédé pour le coup vraiment magique, même si tout aussi simple. Un seul acteur, Philippe Girard, joue tous ceux qui apparaissent dans le périmètre du père –un voisin, le facteur, etc., et même sa femme.
Ce «truc» n'est ni un gadget ni un coup de force, mais au contraire apparait comme la juste mesure de l'artifice et de la vérité qui portent tout ce film, profondément émouvant, d'une assez troublante et pourtant souriante mélancolie.

Retour avant 15 heures
de Gaël Lépingle
Avec Serge Renko, Philippe Girard
Durée: 1h14
Sortie le 2 septembre 2026
«Lettres d'amour de ma grand-mère», de Lan Hongchun
Situé dans un village tout sud de la Chine, le début semble annoncer une comédie très convenue à propos d'une famille dont la plupart des membres, mus par une intense âpreté au gain, se déchirent sous l'œil de la vieille Sogriu, grand-mère lucide et rusée.
Heureusement, le film change ensuite de tonalité, reconstituant le passé de la vieille femme, du temps où, avant la victoire de Mao, cette jeune fille riche épousa par amour un garçon pauvre, Bhagseng qui, comme beaucoup dans leur région, partit ensuite faire fortune en Asie du Sud-Est.
Lamgi (Li Sitong), celle qui a longtemps écrit des lettres pour un autre. | Trinity CineAsiaRestée seule avec les enfants, Sogriu reçut alors des lettres-mandats, puis un jour apprit que l'homme s'était remarié en Thaïlande, où il serait ensuite devenu richissime.
Alors que, de nos jours, le petit-fils endetté part à la recherche de cet aïeul pour lui soutirer le magot, le film raconte ce qui s'est effectivement produit au cours des années 1950 et 60.
Il faut du temps, en tout cas à des spectateurs occidentaux, pour comprendre le contexte de cette communauté de la région de Canton, sa langue particulière, ses codes, et le rôle qu'ont joué pour elle ces lettres-mandats.
Curieusement, ces incertitudes, peu à peu levées, non seulement ne gênent pas la vision, mais ajoutent à ce qui se joue de tendu et de vivant entre les communautés, dans une zone géographique et temporelle où la stylisation des décors enrichit l'artifice de l'intrigue.
Sogriu (Wu Shaoqing), celle qui recevait les lettres, avant de ne plus les recevoir, et les découvre, si longtemps après. | Trinity CineAsiaDear You, titre international de ce film devenu un phénomène en Chine lorsque cette production confidentielle à très petit budget a connu un énorme succès public, d'autant plus inattendu qu'il est principalement parlé en teochew, la langue de la minorité méridionale du Chaoshan.
Aussi particulier soit-il, Lettres d'amour de ma grand-mère se révèle porteur de qualités inattendues. Les rebondissements du film de Lan Hongshun en font un bon mélo, qui donne en outre accès à des points de vue inédits sur tout un ensemble de situations, en Chine et en Asie du Sud-Est.
Il est ainsi un nouveau film très populaire dans son pays et cherchant à conquérir un public en Occident, après le blockbuster d'animation Ne Zha (qui n'a pas vraiment réussi à s'imposer). À cet égard, Lettres d'amour de ma grand-mère possède des atouts certains pour cette opération qui tend à ne plus limiter la visibilité du cinéma chinois en Europe aux seuls films d'auteur.
Lettres d'amour de ma grand-mère
de Lan Hongshun
Avec Wang Yantong, Wu Shaoqing, Li Sitong
Sortie le 2 septembre 2026





























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