A l’approche de l’entrée de la ville depuis l’aéroport Jože Pučnik, du nom de ce politicien slovène, critique virulent du régime communiste de Tito, se dessine l’architecture socialiste de la périphérie de Ljubljana. Des blocs modernistes massifs, vestiges de l’ère yougoslave, encadrés par les cimes des Alpes juliennes. La navette file vers le centre, où le rendez-vous est pris devant Kino Šiška, cet ancien cinéma de quartier transformé en centre culturel moderne dédié aux musiques urbaines. Sur le parvis, la jeunesse branchée de la capitale, pinte de bière à la main, attend avec impatience le début des festivités.
C’est le groupe slovène Grunt qui ouvre le bal. En un set, les musiciens redessinent la carte postale de toute la péninsule balkanique: des musiques de Bosnie, de Macédoine, jusqu’aux mélodies austro-hongroises issues de villages slovènes sont réinventées à grands coups de riffs de guitare. Le public est conquis. «Il y a avant tout la langue qui nous est commune. On comprend les paroles, on se reconnaît dans les histoires, dans la sonorité des mots», expliquent les musiciens.
A la sortie, alors qu’un petit groupe débat du droit à l’appropriation culturelle, ils répliquent immédiatement: «Nos héritages sont communs. S’affranchir des frontières, qu’elles soient musicales ou territoriales, est un geste naturel: nous sommes trop petits pour ne pas nous mélanger.»
S'affranchir des frontière musicales et territoriales
Dès le lendemain, professionnels, labels indépendants et artistes en devenir se rencontrent dans le hall du centre culturel. Le pavillon slovène s’anime à l’occasion de la présentation du tout premier Bureau Export de la région. Music Slovenia, lancé il y a un an par le Centre d’information musical slovène (Sigic) avec un budget annuel de 200 000 euros, soutient les tournées internationales des artistes locaux. Suit le concert de Nika Prusnik & Bratje Poljanec: leur folk poétique inspiré des chansons traditionnelles slovènes, captive par ses chants polyphoniques et donne le ton. «Ce qui nous permet d’exporter nos artistes à l’étranger, c’est de garder notre spécificité musicale, c’est-à-dire les sonorités régionales des Balkans», commente Rok Košir, manager du groupe folk Širom, déjà invité sur les scènes internationales.
Lire aussi: Sladjana Nina Perkovic imagine une sortie de route décapante en terres balkaniquesPrès du bar, un groupe de chercheurs en sciences sociales de l’Université de Ljubljana, spécialistes de la musique folk moderne, prend le pouls des nouvelles tendances. «Cette nouvelle scène propose une alternative aux musiques traditionnelles, souvent encore perçues comme conservatrices, voire nationalistes», analyse Robert Bobnič, l’un d’eux. «Si l’Etat socialiste valorisait les cultures populaires dans les années 1950 pour célébrer l’unité du peuple, l’éclatement de la fédération en 1991 a vu émerger des formes ouvertement nationalistes», précise Jernej Kaluža.
Le «turbofolk», bande-son des nationalistes
En Serbie, le «turbofolk», cocktail kitsch de techno cheap et de rythmes traditionnels, est devenu la bande-son des nationalistes. Et aujourd’hui encore, en Croatie, le folk-rock patriotique de Marko Perković, dit Thompson, métamorphose les stades, comme l’hippodrome de Zagreb en juillet dernier devant 500 000 spectateurs, en arènes de célébration identitaire décomplexée.
Au MENT, les musiques folkloriques n’appartiennent plus aux Etats ni aux partis, mais à celles et ceux qui les chantent. A commencer par le sevdah, ce blues urbain né en Bosnie à l’époque ottomane, dont l’influence s’étend de la Macédoine à la Serbie. «Le sevdah, c’est l’équivalent de la saudade portugaise, résume Dunja Bahtijarević, chanteuse du duo croate Dunjaluk. Ces poèmes chantés en langues slaves sur des mélodies orientales ont une force expressive incroyable.»
Lire aussi: Ivica Petrusic, la voix de tous les exilés du mondeVers un «pot commun» européen
Ce soir-là, le public gagne le château de Ljubljana, accueillant les concerts. On traverse le centre-ville typique d’Europe centrale, avec ses façades baroques et ses ponts illuminés, pour emprunter le funiculaire qui mène en haut, offrant une vue magistrale sur la ville. Sur la scène intimiste de la chapelle, le duo se déploie dans une ambiance mystique: la voix puissante et mélancolique de la chanteuse captive l’auditoire.
On y perçoit l’influence turque, héritée de la culture ottomane, qui façonne encore la ligne du chant. Le saz, luth à long manche typique des musiques balkaniques, cède la place à la guitare électrique de Luka Čapeta. Ses textures noise, ses détours jazz et ses clins d’œil à la musique contemporaine propulsent l’ensemble vers une musique de chambre étonnamment actuelle.
En 2024, le sevdah est entré au patrimoine immatériel de l’Unesco, aux côtés du flamenco et du fado, une étape symbolique pour une région longtemps vue comme culturellement périphérique et sans grand intérêt. Les musiques balkaniques rejoignent ainsi un pot commun européen. La promesse, pour cette scène nouvelle, vibrante, inclusive et résolument moderne, de s’imposer bientôt dans les plus grands festivals européens.


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