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À bras le corps. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout […]
À bras le corps. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
C’est étonnant de situer l’action d’un film résolument féministe à une époque désormais lointaine des jeunes générations porteuses des questions actuelles. L’histoire se passe en Suisse, pays supposé neutre au regard du conflit de la Seconde Guerre mondiale. Un peuple est désigné comme l’ennemi à abattre. Enfin non, en Suisse, on se contente de dire que « la barque est pleine ». D’aucuns diront plus tard « on ne peut accueillir toute la misère du monde ». Après Michel Rocard en 1989, l’actuel président a repris ces mots pour affirmer que « la France avait fait sa part ».
La barque est pleine fait référence à un décret du gouvernement suisse en août 1942 annonçant que « ceux qui cherchent refuge pour des raisons raciales, comme les juifs, ne sont [désormais plus] considérés comme des réfugiés politiques ». Cette zone sombre de l’histoire suisse trouverait son origine dans la bouche d’un conseiller fédéral « chargé de la justice (!) ». Qu’il est troublant, que la parole de ladite justice donne lieu dans des pays dits démocratiques à l’énonciation de propos, dont l’inhumanité est accablante
Son propos au sein d’une église zurichoise assimilait la Suisse à un canot de sauvetage aux capacités limitées… Lorsqu’en 1981, le cinéaste Markus Imhoof sortit un film au titre éponyme, il fut fraîchement accueilli en Suisse, avec des alertes à la bombe et une interdiction de projection dans les écoles par la commission d’enseignement du canton de Berne. Notre article.
Ni dieux, ni maîtres pour dicter au personnage principal ce qu’elle doit penser
Ce détour introductif permet de planter le décor du film. Dans « À bras le corps », Emma, l’héroïne du film, a 15 ans. Sa personnalité est imprégnée de l’austérité protestante de son père. Emma s’occupe avec dévouement et tendresse de ses deux sœurs puînées depuis le départ d’Alice, leur mère, partie du village jurassien pour rejoindre un amant en ville. Emma aspirerait à devenir infirmière. Elle brigue l’obtention du prix de vertu du village pour financer ses études. Emma est employée chez le pasteur Robert, père de Colette, son amie d’enfance.
Il y a de la droiture chez cette jeune fille. Face à Colette, sa propre fille, qui n’investit pas les études, l’appétence épistémophilique d’Emma contraste singulièrement et suscite l’admiration du pasteur. Point de rivalité entre Emma et Colette, c’est une véritable amitié qui les lie. L’ambition d’Emma n’a rien à faire avec une aspiration à dominer, à dépasser. Ce qu’elle veut la concerne elle et ne se jauge pas par rapport à autrui. Son indépendance est impressionnante, tout comme sa maturité. Son dévouement est sobre, à l’image des échanges avec son père, qui la sollicite essentiellement pour aller rechercher les petites lorsqu’elles rencontrent leur mère.
Alice s’assied seule à l’arrière du Temple. Elle assiste à l’office en se tenant à l’écart de la communauté villageoise. Après le prêche, elle profite ainsi de quelques instants de bonheurs partagés avec ses filles. Emma, plus distante, questionne sa mère : « Pourquoi tu nous as laissées ? ». Emma a cette aptitude à (se) poser des questions : elle n’est pas soumise à l’empêchement de penser.
La foi n’est pas un obstacle, pas plus que le qu’en dira-t-on. Ni dieux, ni maîtres pour lui dicter ce qu’il faut penser, juste une éthique libre pour observer le monde et la façon dont les êtres se comportent. Il y a ici une illustration de ce qu’est réellement une position féministe, c’est-à-dire loin des clichés actuels qui désignent à la vindicte les « féministes dites radicales ».
Si le travail chez le pasteur vise à aider matériellement la famille, il constitue également une respiration pour Emma, un lieu où les compétences intellectuelles sont reconnues et stimulées. Ainsi, du fait de ses aptitudes en calcul, la femme du pasteur invite Emma à vérifier les comptes, tandis que le pasteur Robert sélectionne des livres pour Emma. Dans le cadre d’un reportage sur la campagne, deux jeunes journalistes citadins sont hébergés chez le pasteur Robert. Celui-ci tente vainement de les inciter à rendre compte du sort réservé aux réfugiés. Sympathiques et désinvoltes, les deux invités viennent d’un milieu privilégié.
L’attitude joviale de Louis, le photographe, suscite l’intérêt d’Emma. Lors d’une courte excursion montagnarde, Louis séduit Emma en lui disant qu’elle est belle. Troublée, elle reste néanmoins sur la réserve. Louis se montre entreprenant. Elle ne dit rien. Est-ce pour autant un consentement ?
À la suite de la publication de Vanessa Springora (Springora Vanessa, Le consentement, Grasset, 2020) dans laquelle elle dénonçait l’emprise pédocriminelle de Matzneff, la psychanalyste Clothilde Leguil explore cette question du consentement. En titrant son ouvrage « Céder n’est pas consentir » (Leguil Clothilde, Céder n’est pas consentir, PUF, 2021), il est annoncé que les frontières du viol doivent être redéfinies. Un adulte ne peut abuser d’un.e mineur.e. L’excitation, la conduite séductrice éventuelle du ou de la mineur.e ne constituent désormais plus des passe-droits pour les violeurs. Dans cette séquence d’« À bras le corps » durant laquelle le photographe abuse d’elle, Marie-Elsa Sgualdo va filmer le visage d’Emma.
Tout commence sur un mode ludique, ils courent en s’approchant du sommet, puis les choses basculent du côté d’une contrainte physique d’abord discrète. Le trouble se lit chez Emma. Elle ne dit pas non. D’ailleurs, elle ne dit rien. Louis s’est finalement allongé sur elle dans une position désormais dominante. Après un baiser, il s’empare d’elle. « Troussage de domestique » avait eu la cruauté d’avancer le dénommé Jean-François Kahn lors du scandale de l’affaire DSK (France Culture, 15 mai 2011, le lendemain de l’arrestation de DSK). Il avait ensuite plaidé la maladresse de la formulation. Ce n’était pas, comme il l’a prétendu, « une connerie », mais bien un aveu à valeur sociétale du rapport dominant, patriarcal sur les femmes.
«À bras le corps », un film résolument féministe
Emma comprend très vite qu’elle est enceinte. Elle va trouver l’insouciant Louis, pour qui l’épisode campagnard est déjà oublié. Sans doute lesté de la formule « Mater certissima, pater semper incertus », il éconduit Emma en lui disant que l’homme n’est jamais sûr d’être le père. Sa goujaterie lui vaudra une gifle bien méritée. Emma tente vainement de faire passer l’enfant, elle sollicite l’aide du médecin qui la sauve de justesse, mais refuse d’entendre parler d’avortement.
Là encore, la régression sociale actuelle qui tend à remettre en cause la légalité de l’avortement trouve un écho dans ce film. La démonstration est exemplaire, sinon accablante à l’endroit de ces hommes qui n’assument pas leurs actes. Curieusement, c’est aussi sous couvert des dieux que la possibilité d’avorter se voit si souvent contestée, comme si le devenir de l’enfant à naître s’avérait secondaire au regard des circonstances de sa conception.
En dernier recours, la seule qui sait si elle peut donner la vie, c’est la femme elle-même. Personne n’est en position de savoir à sa place, de décider pour elle.
Le film « À bras le corps » est résolument féministe. Situé en 1943, sa dimension politique est encore plus éclatante. Loin des régressions qui planent actuellement dans de nombreux pays prétendument civilisés, l’histoire d’Emma constitue une mise en abyme de ce qu’ont porté les femmes et de la lâcheté des hommes après qu’ils aient « tiré un coup ».
Un homme, ça s’empêche, avait déclaré Albert Camus. Le problème, quand l’attention se porte sur les discours tenus par les masculinistes, c’est l’incapacité d’assumer ce qu’ils engendrent chez les femmes qui ont le malheur de croiser la route de ces séducteurs de passage. Lorsqu’un polémiste médiatique reconverti en fondateur d’un parti politique baptisé Reconquête (Tout un programme !) prétend lutter contre la féminisation de la société, on marche sur la tête !
L’écoute récente de « Miss Maggie » permet de constater que cette chanson de Renaud Séchan est aux antipodes des inepties proférées par celui dont le visage rappelle étrangement celui de Caïus Détritus (Caïus Détritus est ce légionnaire missionné pour semer la discorde dans le village gaulois d’Astérix. Goscinny (René) et Uderzo (Albert) La zizanie, Dargaud éditeur, 1970). Ne lit-on pas en 2006, dans Le premier sexe (d’Éric Zemmour donc), l’idéologie nauséabonde se déverser en ces termes : « Un garçon, ça entreprend, ça assaille et ça conquiert, ça couche sans aimer, pour le plaisir et pas pour la vie », ajoutant que « la virilité va de pair avec la violence » ! (Sylvie Tenenbaum, Le péril masculiniste, HarperCollins Enquêtes, 2025).
« Femme je t’aime parce que Tu vas pas mourir à la guerre Parce’ que la vue d’une arme à feu Fait pas frissonner tes ovaires Parc’que dans les rangs des chasseurs Qui dégomment la tourterelle Et occasionnellement les beurs J’ai jamais vu une femelle » – Renaud
Cette excursion temporelle offerte par Marie-Elsa Sgualdo au travers d’une histoire intime en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale paraît formidable. Que s’y déploient tant d’enjeux actuels, tant de questionnements régressifs auxquels le monde se heurte aujourd’hui semble un bel exploit.
Il convient de terminer par ces quelques lignes extraites de la chanson de Renaud Séchan, « Miss Maggie », évoquée plus avant. Le passage contenant le patronyme de la première ministre d’alors en Grande-Bretagne sera épargné, car il n’est finalement qu’anecdotique. Est-ce que les femmes au pouvoir sont condamnées à se comporter à l’identique des travers des hommes au pouvoir, cela reste à démontrer.
D’ailleurs, plutôt que ce qui s’énonce trop souvent sous la forme « le RN, on n’a jamais essayé », une solution nettement plus audacieuse et sans doute plus ambitieuse est proposée : confier le pouvoir à des femmes avec pour mission centrale d’abolir les dangers (avérés) du patriarcat, d’ouvrir une nouvelle modalité d’exercice démocratique, dont l’issue ne serait pas de remplacer le patriarcat par un matriarcat. Point de revanche, juste une tentative de rééquilibrage dans l’exercice du pouvoir…
Sorties en 1985, ces quelques lignes extraites de la chanson de Renaud Séchan semblent toujours d’actualité : « Femme je t’aime parce que Tu vas pas mourir à la guerre Parce’ que la vue d’une arme à feu Fait pas frissonner tes ovaires Parc’que dans les rangs des chasseurs Qui dégomment la tourterelle Et occasionnellement les beurs J’ai jamais vu une femelle »
Par Daniel Charlemaine


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