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« À boutte » : quand le prix du pâté chinois tire la classe moyenne vers le bas

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Le simple pâté chinois qui garnissait la table de notre enfance est presque devenu un luxe pour la famille moyenne, fait remarquer avec justesse une travailleuse du milieu communautaire en grève parce qu’elle est « à boutte ». À bout de souffle de ne pas pouvoir payer ses employés décemment, de ne plus suffire à la demande, de ne pas être reconnu à sa juste valeur.

Claudelle Cyr, travailleuse du milieu communautaire depuis 27 ans, constate que le fossé ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres. À tel point que la classe moyenne se retrouve elle aussi à risque de vivre de la précarité, l’obligeant parfois à faire appel aux organismes communautaires pour se maintenir à flot.

Dans mon enfance, le rôti de palette, c’était le bas de gamme du bœuf, se souvient celle qui est directrice de l’organisme Famille Plus. Aujourd’hui, on est content quand on arrive à s’en payer un, ajoute-t-elle simplement pour illustrer à quel point la clientèle des organismes communautaires s'élargit.

deux femmes en entrevue.

Mylène Rioux et Claudelle Cyr militent pour une plus grande reconnaissance du milieu communautaire.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Tout comme Claudelle, sa consœur, Mylène Rioux, directrice de la Corporation de développement communautaire de Sherbrooke, est elle aussi à boutte. À boutte de voir le capitalisme enrichir une minorité et appauvrir une majorité. Elle affiche d’ailleurs une exaspération bien sentie en observant la résignation collective devant l’accroissement de la dégradation des conditions de vie.

Pourquoi personne ne chiale et n'est pas dans la rue pour manifester?

Les gens de la classe moyenne ont de la misère à payer leur épicerie et leur loyer. Il se font augmenter à 1800 piastres par mois; ils payent plus cher qu’ils auraient payé une hypothèque il y a cinq ans, s’indigne-t-elle.

Parce que, tout comme la population en général, les travailleurs du milieu communautaire, comme elle, ne sont pas épargnés par les effets de l’inflation des dernières années.

une femme.

Mylène Rioux est animée par les valeurs de justice et d'équité.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Claudelle Cyr de Famille Plus, considère qu’il est grand temps de ne plus considérer les 137 000 salariés de l’action communautaire, aux deux tiers des femmes, comme une main-d'œuvre guidée par une vocation qui fait abstraction de ses besoins financiers. C'est comme si on perpétuait la question de la charité chrétienne de l'époque, s’indigne-t-elle.

Ajouter des mailles au filet social

Avant l’arrivée des organismes communautaires au Québec, le soutien aux plus démunis était assuré par les communautés religieuses. Dans la foulée de la Révolution tranquille, l’État a mis en place un filet social au nom de la justice et de l’égalité des chances.

Les citoyens, eux, se sont appliqués à couvrir les angles morts par le biais de l’engagement communautaire. On a vu naître des comités de citoyens pour la défense du droit des logements, pour l’amélioration de la qualité de vie dans les quartiers, rappelle Claudelle Cyr.

C'est de là qu’on a fait naître les services de garde, les CLSC et l'aide juridique. Des citoyens qui ont réclamé ensemble de meilleurs services.

Au fil du temps, les organismes communautaires se sont diversifiés à l’image de la société qui s’est développée et aussi transformée. Ils œuvrent dans une gamme étendue de domaines comme, l’éducation, la santé, l’environnement, la défense des droits et le loisir. Ils se sont créés à partir d’une volonté populaire.

Ce sont, par exemple, des parents qui partagent des enjeux communs d’éducation qui se regroupent et forment une association qui viendra en aide à des familles comme la leur.

Des dizaines de personnes issues d'organismes communautaires prennent une photo de groupe en tenant des affiches.

Des organismes communautaires réunis à Drummondville pour revendiquer un financement plus stable et récurrent.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Dumas

Comme l'indiquent les deux directrices d'organismes à Sherbrooke, au-delà des services qu'ils prodiguent, le communautaire est aussi un espace démocratique essentiel, peut-être l’un des derniers à subsister.

On a cette impression-là, surtout avec Santé Québec, une structure qui est un mastodonte. Un seul conseil d'administration chargé de surveiller l'ensemble du territoire du Québec où il n’y a pas d'usagers ou de représentants du milieu communautaire non plus qui y siègent.

C'est ça qui est beau dans notre milieu. Les usagers siègent au [conseil d'administration] et participent aux décisions. Ça donne du sens parce que ce qu'on fait, c'est vraiment ancré dans leur réalité.

Guidées par des valeurs de justice

La justice sociale et l’égalité des chances pour tous, peu importe son origine, sont des valeurs cardinales qui guident des travailleuses comme Claudelle et Mylène. Les deux femmes pourraient, si elles le voulaient, occuper un emploi beaucoup mieux rémunérés dans le secteur public ou privé, mais elles devraient renoncer à la précieuse souplesse que leur offre le communautaire.

une femme en entrevue.

«Il va falloir avoir le courage de se rendre compte qu’il faut travailler au bien-être de tous.» - Mylène Rioux, directrice de la Corporation de développement communautaire de l'Estrie

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

On a une autonomie pour observer le problème, trouver des solutions et les mettre en place somme toute assez rapidement quand on a les moyens de le faire, explique Mylène Rioux. On a une agilité qui se ne retrouve pas ailleurs.

Je ne pourrais pas travailler ailleurs que dans le milieu communautaire. Enfant, je défendais les jeunes dans la cour d'école. Je ne tolère pas l'injustice, c’est ce qui me guide dans la vie.

En plus de cette maniabilité qui permet d'améliorer le quotidien des gens, le communautaire est un agent de mobilisation citoyenne et de transformation sociale, défendent Claudelle et Mylène. Un rôle primordial que les différents organismes ont de moins en moins l’occasion de jouer, tant ils sont bousculés par le flux de demandes quotidiennes.

Des gens mobilisés affichant « Memphrémagog en action! »

Partout au Québec, les organismes communautaires tirent la sonnette d’alarme et l'Estrie et le Centre-du-Québec n'y font pas exception.

Photo : Radio-Canada / Élyse Tessier

On le sait au Québec, la plupart des gens ont des difficultés assez importantes en lecture et en écriture, illustre la directrice du CDC qui a travaillé auparavant 13 ans dans un organisme d’alphabétisation. Notre rôle, c’était de donner à la personne les bons outils pour qu’elle puisse prendre des décisions éclairées et jouer son rôle de citoyen.

Dans l'éducation populaire, on va essayer de redonner du pouvoir aux citoyens en les accompagnant dans une démarche, par exemple de contestation de prix de loyer .

Une voix pour changer les choses

Claudelle Cyr ajoute pour sa part que la voie citoyenne peut aussi se faire entendre par la revendication politique. Les organismes communautaires sont là pour prendre position et mobiliser les citoyens autour d’enjeux sociaux importants.

La plupart des gens qui travaillent dans le milieu communautaire ont une vision sociale et ils sont critiques face aux aspects politiques, explique-t-elle. Notre travail nous permet de nous mettre en action dans la vision qu'on porte. C'est quand même un élément important qui nous motive à demeurer dans ce milieu-là malgré des conditions pas ne sont pas toujours faciles.

une femme.

«On assiste à une radicalisation des discours, ce n'est pas pour rien. On est en perte de sens, les gens ne trouvent pas leur place dans la société.» - Claudelle Cyr, directrice de Famille Plus

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Même si elles se disent à boutte, les deux femmes engagées cultivent l’espoir de voir des changements s’opérer, tant pour les organismes communautaires, leurs travailleurs et travailleuses et la société en général. Le monde auquel elles croient est fait de tolérance, d’ouverture et de justice.

Il va falloir avoir le courage de se rendre compte qu’il faut travailler au bien-être de tous. Si ton objectif, ce n’est pas le bien-être collectif, t'as un problème parce qu'on vit en collectivité.

L'individualisme a pris toute la place […], mais comme mon grand-père disait toujours : ''quand ça arrive au bout, ça revire de bord'', je pense qu'on est à la veille de pogner le bout[te].

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