Et si un simple coup de courant marin suffisait à réveiller l’un des pires cauchemars environnementaux de la côte californienne ? C’est la question que se posent aujourd’hui les scientifiques qui étudient le bassin de San Pedro, entre Los Angeles et l’île Catalina. Sous des centaines de mètres d’eau sombre et froide, des milliers de fûts métalliques rongés par la rouille reposent depuis des décennies, invisibles au grand public mais parfaitement identifiés par les chercheurs. Ce qu’ils contiennent, et surtout ce qu’ils pourraient encore relâcher, inquiète autant qu’il fascine.
Un cimetière chimique découvert presque par hasard
L’histoire commence avec une campagne de cartographie sous-marine menée par des équipes de l’institut Scripps, rattaché à l’université de Californie à San Diego. En seulement deux semaines, deux robots sous-marins ont exploré plus de 36 000 acres, soit environ 145 kilomètres carrés de fond marin. L’objectif initial n’était pas franchement d’écrire une nouvelle page sombre de l’histoire industrielle américaine, mais bien de dresser un état des lieux précis de cette zone connue depuis longtemps pour abriter des déchets toxiques.
Le résultat a dépassé toutes les estimations. Les images sonar ont révélé plus de 100 000 objets répartis sur le plancher océanique, dont environ 27 000 présentaient une forme caractéristique de fûts industriels. Une grande partie de ces conteneurs gît à des profondeurs vertigineuses, atteignant près de 900 mètres, soit presque 3 000 pieds sous la surface. Le responsable scientifique de l’expédition a rappelé que ce bassin servait de zone de déversement industriel dès les années 1930, une pratique qui semble presque impensable aujourd’hui mais qui était alors tolérée, voire encouragée par manque de réglementation environnementale.
Dans les fûts : un pesticide interdit depuis 50 ans mais toujours actif
Le suspect principal dans cette affaire porte un nom que beaucoup connaissent encore : le DDT. Cet insecticide, autrefois massivement utilisé pour lutter contre les moustiques et divers ravageurs agricoles, a été interdit aux États-Unis dans les années 1970 en raison de sa toxicité durable pour les écosystèmes. Entre la fin des années 1950 et le début des années 1970, une entreprise chimique aurait déversé entre 800 et 1 000 tonnes de DDT directement dans les égouts de Los Angeles, lesquels se déversaient ensuite dans le Pacifique.
Ce qui rend le DDT particulièrement préoccupant, c’est sa capacité à persister dans l’environnement pendant des dizaines d’années sans se dégrader significativement. Contrairement à d’autres polluants qui finissent par se diluer ou se décomposer, cette molécule s’accumule dans les sédiments marins et remonte progressivement la chaîne alimentaire, des micro-organismes jusqu’aux poissons, puis potentiellement jusqu’à l’assiette humaine. C’est d’ailleurs ce mécanisme d’accumulation qui explique pourquoi le site avait déjà attiré l’attention des scientifiques bien avant la grande campagne de cartographie de 2021.
Des concentrations de DDT 40 fois supérieures aux zones classées à risque
Les prélèvements effectués autour de cinq fûts identifiés, sous la direction d’une microbiologiste de l’institut Scripps, ont permis de mesurer des niveaux de contamination particulièrement élevés dans les sédiments environnants. Certaines zones du bassin affichent des concentrations de DDT très largement supérieures aux seuils habituellement observés dans des sites classés à risque, un constat qui a de quoi inquiéter les biologistes marins travaillant sur la faune locale.
Curieusement, des analyses menées lors d’une étude ultérieure ont montré que les niveaux de DDT n’augmentaient pas systématiquement à proximité de certains fûts précis, ce qui a relancé les interrogations sur leur contenu exact. Faut-il en conclure que tous les conteneurs ne renferment pas la même substance, ou que le pesticide s’est déjà largement dispersé dans les sédiments environnants au fil des décennies ? Les recherches se sont poursuivies en 2023 afin de mieux cerner l’étendue réelle de cette zone de déversement et la composition précise de ce qui repose encore au fond de l’eau.
Pourquoi personne ne veut réveiller cette bombe à retardement sous-marine
Face à un tel constat, la question se pose naturellement : pourquoi ne pas simplement remonter ces fûts et neutraliser le problème une bonne fois pour toutes ? La réponse tient en deux mots : risque et technologie. À 900 mètres de profondeur, la pression est telle que toute intervention directe sur des conteneurs métalliques rongés par des décennies de corrosion pourrait provoquer leur rupture immédiate, libérant d’un coup des quantités massives de polluants dans la colonne d’eau.
Pour l’instant, aucune méthode de neutralisation ou de retrait n’a été validée ni par les autorités américaines, ni par les équipes scientifiques impliquées dans le dossier. Les fûts sont trop nombreux, trop dispersés, et surtout trop fragiles pour envisager une opération de récupération classique. Certains chercheurs privilégient donc une approche de surveillance à long terme, préférant observer l’évolution de la contamination plutôt que de risquer une catastrophe écologique immédiate en tentant une extraction hasardeuse.
Ce dossier illustre à quel point les décisions industrielles prises il y a près d’un siècle continuent de peser sur les écosystèmes marins actuels. Le bassin de San Pedro reste sous surveillance, entre curiosité scientifique et prudence extrême, tandis que les fûts continuent leur lente dégradation dans l’obscurité des profondeurs. Reste à savoir si les avancées technologiques permettront un jour d’intervenir sans danger, ou si ce site restera, pour encore longtemps, l’un de ces héritages toxiques que l’on préfère observer de loin plutôt que d’affronter directement.


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