Au Laos, des milliers de jarres géantes taillées dans la pierre parsèment le plateau de Xiangkhoang depuis des siècles. Personne ne savait vraiment à quoi elles servaient — en partie parce que 80 millions de bombes à fragmentation non explosées, larguées par les États-Unis dans les années 1960, empêchent encore d’en approcher la plupart. Une seule jarre fouillée vient de livrer une réponse inattendue : 37 individus, déposés sur 270 ans, et des perles venues de Mésopotamie.
Ce que vous allez apprendre
- Ce que contenait cette jarre géante et ce que cela révèle sur les pratiques funéraires de la civilisation qui l’a créée
- Pourquoi les ossements n’étaient pas le lieu de repos final des défunts — et ce que cela implique sur les rituels pratiqués
- Ce que des perles de verre indiennes et mésopotamiennes font dans une jarre funéraire au cœur du Laos
Un plateau miné qui garde ses secrets depuis des décennies
La Plaine des Jarres est l’un des sites archéologiques les plus frustrants du monde. Des milliers de récipients en pierre, certains atteignant trois mètres de hauteur, dispersés sur un plateau isolé du centre du Laos — et quasiment inaccessibles.
La raison est brutale : pendant la guerre civile laotienne des années 1960, les États-Unis ont largué sur cette région l’une des plus importantes quantités de bombes à fragmentation de l’histoire. Environ 80 millions n’ont jamais explosé. Elles gisent encore dans les champs, les forêts et sous les jarres elles-mêmes.
Dans ce contexte, fouiller une seule jarre relève déjà de l’exploit logistique. Ce que les archéologues y ont trouvé valait le risque.
Crédit : Skopal et al., Antiquity , 202637 individus, 270 ans, une jarre
La jarre étudiée par l’équipe de Nicholas Skopal, de l’Université James Cook en Australie, était en mauvais état — partiellement enfouie, ses parois friables à peine visibles hors de terre. Un récipient en conglomérat d’environ deux mètres de diamètre à la base, désigné sobrement « Jar 1 » sur le site 75.
À l’intérieur : un amas dense d’ossements humains appartenant à environ 37 individus, datés par radiocarbone entre 890 et 1160 après J.-C. Soit 270 ans d’utilisation continue du même récipient.
« Le nombre d’individus suggère que les jarres appartenaient à des familles ou à des groupes familiaux élargis« , explique Skopal. « Ils ont probablement servi de lieux où des rites ancestraux ont été accomplis de génération en génération. »
Un rituel funéraire en trois actes
Ce qui rend cette découverte particulièrement complexe, c’est que la jarre n’était ni le premier ni le dernier lieu de repos des défunts.
L’analyse des ossements indique qu’ils ont été déposés après une première période de décomposition ailleurs — une pratique appelée inhumation secondaire. Les corps étaient vraisemblablement placés dans de petites jarres pour se décomposer, avant que les ossements ne soient transférés dans la grande jarre. Celle-ci aurait pu constituer une étape intermédiaire avant un troisième et dernier déplacement.
Ce scénario en trois actes expliquerait peut-être pourquoi tant de jarres de la plaine sont aujourd’hui vides : les ossements qu’elles contenaient ont été déplacés vers une destination finale que les archéologues n’ont pas encore identifiée.
Crédit : Nicholas SkopalDes perles venues de Mésopotamie dans le cœur du Laos
Parmi les objets retrouvés dans la jarre — vingt perles de verre, cinq dalles de pierre, des tessons de poterie, une cloche et un couteau en fer — ce sont les perles qui ont réservé la surprise la plus inattendue.
Leur analyse chimique a révélé qu’elles étaient fabriquées à partir de matériaux originaires du sud de l’Inde et de Mésopotamie.
Des perles mésopotamiennes dans une jarre funéraire au cœur du Laos médiéval. La découverte implique l’existence de routes commerciales reliant cette région isolée à des civilisations situées à des milliers de kilomètres — des échanges dont personne ne soupçonnait l’existence à cette époque et dans cette zone géographique.
80 millions de bombes entre la science et la vérité
La fouille de cette unique jarre a transformé des siècles de spéculations en données concrètes. Elle a également mis en lumière l’absurdité de la situation : un patrimoine archéologique mondial extraordinaire, rendu en grande partie inaccessible par des munitions vieilles de soixante ans qui n’ont toujours pas été déminées.
« L’état de conservation exceptionnel de ce site offre un aperçu précieux des pratiques funéraires passées et indique que de nombreux sites comparables existent encore, attendant d’être découverts« , conclut Skopal.
Derrière chaque jarre encore intacte, peut-être d’autres familles, d’autres siècles, d’autres routes commerciales oubliées. À condition de pouvoir s’en approcher.
L’étude est publiée dans la revue Antiquity.


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