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60 m², 6 000 lampes, 25 kW : en 1951, le premier calculateur électronique d’Europe continentale tournait dans un monastère près de Kiev

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On imagine souvent que les premiers ordinateurs électroniques européens sont nés à Manchester, à Cambridge ou dans quelque laboratoire allemand héritier des travaux de Konrad Zuse. C’est une erreur assez répandue, et pourtant l’histoire est bien différente : le véritable pionnier du calcul électronique sur le continent a vu le jour dans un monastère ukrainien à moitié en ruines, à quelques kilomètres de Kiev. Entre 1948 et 1951, loin des regards occidentaux et dans le plus grand secret, une poignée d’ingénieurs soviétiques a donné naissance au MESM, une machine composée de 6 000 lampes à vide et capable d’une puissance de calcul qui allait bouleverser la recherche militaire en URSS. Six années plus tard, aussi discrètement qu’elle était apparue, la machine disparaissait du paysage scientifique. Retour sur une histoire méconnue, qui mérite pourtant sa place aux côtés de l’ENIAC américain dans les manuels d’informatique.

À retenir

  • Entre 1948 et 1951, une vingtaine d’ingénieurs soviétiques dirigés par Sergueï Lebedev ont construit en secret le MESM dans un monastère en ruine près de Kiev, premier calculateur électronique programmable d’Europe continentale.
  • Doté d’environ 6 000 lampes à vide consommant 25 kW, le MESM réalisait près de 3 000 opérations par minute et fut dès 1952 utilisé pour des calculs secrets liés aux programmes nucléaire et balistique soviétiques.
  • Arrêté en 1957, le MESM a été démonté et ses éléments transférés au Polytechnique de Kiev pour continuer à servir la recherche technique.

Un monastère transformé en laboratoire top secret

Direction Feofaniya, un site boisé à une quinzaine de kilomètres de Kiev, où se dressait autrefois un monastère orthodoxe. La Seconde Guerre mondiale est passée par là, laissant les bâtiments gravement endommagés, presque à l’abandon. C’est pourtant dans ce cadre improbable que Sergueï Lebedev, ingénieur à la tête de l’Institut d’électrotechnologie de Kiev, choisit d’installer son équipe pour développer ce qui deviendra le premier calculateur électronique programmable d’Europe continentale. Rien n’existait sur place : il a fallu reconstruire un laboratoire, aménager un atelier et même remettre sur pied une station électrique pour alimenter les futures machines.

Les conditions de travail relevaient davantage du chantier de survie que du centre de recherche high-tech. Pas de chauffage central, du bois à couper pour alimenter les quelques cheminées disponibles, et un trajet quotidien harassant pour rejoindre Kiev. Pourtant, c’est dans ce décor presque monacal, au sens propre du terme, qu’une vingtaine de scientifiques seulement, contre plus de 200 pour l’équivalent américain ENIAC, sont parvenus à faire fonctionner leur machine pour la première fois en novembre 1950, avant qu’elle ne devienne pleinement opérationnelle l’année suivante.

Une mécanique de guerre froide : 6 000 lampes et 25 kW de puissance brute

Le MESM, pour Malaïa Elektronno-Stchiotnaïa Machina, soit littéralement petite machine de calcul électronique, portait assez mal son surnom tant l’engin était imposant. À l’intérieur : environ 6 000 tubes à vide, ces lampes fragiles et gourmandes en énergie qui servaient alors de transistors avant l’heure. Chacune chauffait, grésillait, et pouvait griller à tout moment, obligeant les techniciens à une surveillance quasi permanente. L’ensemble consommait pas moins de 25 kilowatts, une puissance comparable à celle nécessaire pour alimenter plusieurs dizaines de foyers modernes simultanément.

Cette débauche d’énergie n’était pas un caprice d’ingénieur mais une nécessité technique de l’époque. Pour effectuer la moindre opération arithmétique, il fallait mobiliser des circuits entiers de lampes qui s’allumaient et s’éteignaient à une cadence folle. On est loin, évidemment, des microprocesseurs actuels capables de tenir dans la paume d’une main tout en consommant une fraction de watt. Mais pour les années 1950, posséder une machine capable d’un tel traitement de l’information relevait presque de la magie, surtout dans un pays encore marqué par les ravages du conflit mondial.

3 000 opérations par minute : quand la machine devance son époque

Sur le papier, les performances du MESM paraissent dérisoires comparées à n’importe quel smartphone actuel. Et pourtant, à l’échelle de 1951, réaliser environ 3 000 opérations par minute représentait une avancée considérable. Cette rapidité de calcul, inédite en URSS, a rapidement attiré l’attention des autorités militaires soviétiques. Dès 1952, soit à peine un an après sa mise en service, le MESM a été mobilisé pour des calculs hautement confidentiels liés au développement de la fusée et de la bombe nucléaire soviétiques.

Autrement dit, cette machine née dans un monastère en ruine a discrètement participé à l’un des chapitres les plus tendus de la guerre froide. Les ingénieurs de Feofaniya, isolés géographiquement et tenus au secret, savaient sans doute à peine l’ampleur stratégique de leurs travaux. Le MESM a continué à soutenir les recherches de l’institut jusqu’en 1957, année où son activité a officiellement cessé, alors même que Sergueï Lebedev s’était déjà installé à Moscou pour diriger la conception de la génération suivante de superordinateurs soviétiques.

De la disparition au Polytechnique de Kiev, l’héritage discret du MESM

Lorsque la machine a cessé de fonctionner, elle n’a pas simplement été mise au rebut. Le MESM, ce premier calculateur électronique d’URSS fort de ses 6 000 lampes et de sa consommation de 25 kW, a été démonté puis ses éléments ont été transférés pour équiper les laboratoires du Polytechnique de Kiev, où ils ont continué, modestement, à servir la recherche technique ukrainienne. Une fin de carrière discrète pour une machine qui avait pourtant contribué à des programmes aussi sensibles que l’armement nucléaire soviétique.

Il faut noter que le MESM n’était pas, à proprement parler, le tout premier calculateur du continent : des machines électromécaniques comme le Zuse Z4 allemand ou le suédois BARK l’avaient précédé de quelques années. Mais plusieurs historiens de l’informatique s’accordent à lui reconnaître le titre de premier ordinateur électronique universellement programmable d’Europe continentale, une distinction qui change tout sur le plan technologique. Là où les machines électromécaniques reposaient sur des relais mécaniques lents et bruyants, le MESM utilisait l’électronique pure, ouvrant la voie à une toute nouvelle génération de calculateurs.

Difficile, aujourd’hui, de ne pas être frappé par le contraste entre le dénuement de ce chantier scientifique, mené à la bougie dans un ancien lieu de culte sans chauffage, et l’ambition proprement vertigineuse qui l’animait. Une vingtaine de scientifiques, quelques milliers de lampes fragiles et une volonté farouche de rattraper le retard technologique ont suffi à faire émerger, au cœur de l’Ukraine, l’une des étapes fondatrices de l’informatique européenne. Une histoire qui mériterait sans doute une place plus large dans la mémoire collective, tant elle illustre à quel point les grandes avancées scientifiques naissent parfois dans les conditions les plus inattendues.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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