Trois cent cinq millions d’euros. C’est le trou financier accumulé par la Société d’exploitation de la Tour Eiffel (SETE) entre 2020 et 2024, révélé par un rapport accablant de la Chambre régionale des comptes d’Île-de-France. Un chiffre vertigineux pour le monument le plus visité de France, dont l’attractivité mondiale n’a pas suffi à masquer des années de gestion défaillante et un chantier de peinture repoussé pendant quatorze longues années.
À retenir
- Un rapport choc dévoile les raisons de l’effondrement financier du monument parisien le plus convoité au monde
- Depuis 2010, le calendrier d’entretien crucial du monument s’est écroulé, avec des conséquences structurelles irréversibles
- La mairie augmente les prix pour les visiteurs : faut-il vraiment pénaliser les touristes pour compenser des années de mauvaise gestion ?
Sommaire
- Un rapport qui pointe deux catastrophes simultanées
- Quatorze ans d’attente qui ont tout aggravé
- Salaires en hausse, billets plus chers
Un rapport qui pointe deux catastrophes simultanées
Les pertes cumulées par la SETE sur la période 2020-2024 atteignent la somme vertigineuse de 305 millions d’euros, une situation paradoxale pour ce symbole parisien mondialement reconnu, dont l’attractivité n’a pourtant pas suffi à compenser les effets dévastateurs de la pandémie. Deux facteurs expliquent ce gouffre. D’abord la crise sanitaire, qui a fermé les portes du monument pendant des mois entiers : la baisse de fréquentation, inférieure de 10,66 millions de personnes aux projections initiales, a engendré un manque à gagner de plus de 155 millions d’euros. Un choc que peu d’entreprises touristiques ont subi à cette échelle, y compris le musée du Louvre ou le Château de Versailles.
Le second facteur est plus révélateur d’un problème structurel. Il est lié aux fermetures pendant la crise sanitaire, se traduisant par des pertes financières de l’ordre de 149 millions d’euros, et à un autre facteur : le renforcement des normes de protection contre l’exposition au plomb. Car la vieille dame de fer, achevée en 1889, porte encore les stigmates de campagnes de peinture anciennes réalisées avec des produits aujourd’hui jugés dangereux pour la santé des ouvriers qui y travaillent en cordes, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du Champ-de-Mars.
Quatorze ans d’attente qui ont tout aggravé
Le vrai scandale technique se cache dans un simple chiffre : quatorze ans. C’est le temps qu’il a fallu attendre entre deux campagnes de peinture, alors que le protocole établi par Gustave Eiffel lui-même prévoyait initialement un ravalement tous les sept ans. La dernière campagne de peinture, retardée quatorze ans durant, a aggravé les problèmes de corrosion et généré d’importants surcoûts, comme l’a souligné l’architecte Boris Weliachew, en charge des questions patrimoniales sur le monument.
Le constat n’est pas nouveau. Des experts judiciaires alertaient déjà en 2014 sur l’état préoccupant du métal. Un expert judiciaire estimait qu’il y avait grande urgence à s’attaquer à la corrosion, d’autant que les essais d’adhérence des couches se révélaient catastrophiques, en dessous des normes. on savait. Mais rien n’a vraiment bougé avant que la vingtième campagne de peinture de l’histoire du monument ne soit finalement lancée, avec cette fois une démarche inédite de décapage des couches antérieures. Cette campagne confiée à l’agence de Boris Weliachew en 2017 constitue une étape inédite puisqu’elle est associée à une démarche de décapage des couches antérieures et de restauration structurelle, un tournant majeur vers une nouvelle démarche de conservation.
Le problème, c’est que ce décapage complet n’a été appliqué que sur une partie de la structure. Cette solution n’a été utilisée que partiellement : sur la plus grande partie, on a « seulement » enlevé ce qui se détachait, par piquage et grattage. Un travail pénible, effectué avec masque à cause du plomb et souvent sans échafaudage, uniquement à la corde. Résultat : la rouille progresse plus vite que prévu, et chaque année de retard supplémentaire alourdit la facture pour les décennies à venir.
Salaires en hausse, billets plus chers
La Chambre régionale des comptes ne s’arrête pas à la question de la peinture. Elle pointe aussi une dérive interne préoccupante sur la masse salariale de la SETE. Depuis 2020, la masse salariale s’est envolée de 31 %, tandis que le salaire moyen progressait de 17 %. La politique généreuse en matière de rémunération et primes interroge : certains avantages ne seraient pas systématiquement conditionnés à une prestation effective. Un point d’autant plus sensible que l’entreprise affiche des pertes records sur la même période.
Autre incohérence relevée par les magistrats financiers : le maintien d’un nombre élevé de caissiers malgré le développement des ventes en ligne, justifié par le président de la SETE dans un souci « d’améliorer le parcours des visiteurs et réduire leur temps d’attente ». Une explication qui ne convainc pas vraiment les élus siégeant au Conseil de Paris, propriétaire du monument via cette société publique locale.
Face à ce mur financier, la mairie a tranché. Une mesure phare a été adoptée dès juin 2024 : l’augmentation du tarif du billet de 29 %. La municipalité espère ainsi récolter près de 139 millions d’euros supplémentaires avant 2031 grâce à cette décision. Un pari risqué : faire payer plus cher les 6,3 millions de visiteurs annuels pour combler un déficit largement provoqué par des années d’entretien insuffisant. Avec 6,3 millions de visiteurs en 2024, l’exploitation commerciale de la Tour Eiffel constitue un enjeu pour la Ville de Paris qui en est propriétaire, le monument étant exploité sous forme d’une concession attribuée pour 14 ans, jusqu’en 2031, à la SETE.
La concession de la SETE arrive à échéance en 2031, exactement l’année où la mairie espère avoir remboursé une partie du trou creusé depuis 2020. Reste une question que le rapport ne tranche pas vraiment : combien de campagnes de peinture supplémentaires faudra-t-il encore repousser avant que la Ville de Paris ne revoie totalement le modèle économique de son monument le plus rentable, et le plus fragile, à la fois ?
Sources : ccomptes.fr | fr.finance.yahoo.com | 24matins.fr


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