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25 années, entre les dactylos et l’IA

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Lise Tremblay, journaliste à La Parole et L’Express ainsi que directrice de l’information de 1999 à 2024

(Note de la rédaction : Pour cette série soulignant 100 ans de presse écrite à Drummondville, nous avons souhaité aller au-delà des archives. Qui de mieux que ceux et celles qui ont vécu cette histoire de l’intérieur pour nous la raconter? Au fil des prochaines éditions, nous laisserons la plume à d’anciens journalistes de La Parole et de L’Express, qui partageront leurs souvenirs, leurs anecdotes et leur regard sur un métier en constante évolution. Parce que, derrière chaque journal, il y a des gens. Et leurs histoires méritent d’être racontées, elles aussi.)

HISTOIRE. Entre les dactylos et l’intelligence artificielle, il y a eu moi. Il y a eu nous et… tout un quart de siècle.

Lorsque la direction de L’Express m’a demandé de rédiger un texte pour souligner les cent ans de la presse écrite à Drummondville, je me suis dit que j’avais déjà tout dit, tout écrit, que ma plume était usée. J’ai tout fait pour oublier qu’il fallait que je prenne un moment pour l’écrire, comme si je craignais que l’écran me rappelle qui je suis : une journaliste.

C’est finalement un dimanche après-midi trop frisquet en mai qui m’a donné le goût de dépoussiérer mon clavier. Après tout, l’écriture a toujours été ma passion. C’est juste que 25 ans de journalisme, ça use. À force de réclamer des textes plus rapidement, plus percutants, plus détaillés et mieux racontés; bref, à force de s’exiger le trio « plus vite, plus haut et plus fort », le feu finit par prendre l’eau. Et on se retrouve, deux ans plus tard, devant un clavier qui nous a manqué.

Je suis rentrée au journal le 11 janvier 1999. La salle de rédaction était un lieu mythique. À côté de moi, il y avait le grand Gérard Martin, le respecté Jean-Claude Bonneau, le news guetter Ghislain Allard puis le photographe au vieux char défoncé, Claude Deschesne.

«Tu vas voir la petite, le journalisme, c’est une vocation. Tu te mettras pas riche icitte, mais tu vas tripper».

C’est ce que ce vieux loup chasseur d’images m’a lancé à ma première affectation. Il avait raison : je n’ai pas rempli mon CELI en travaillant au journal, mais j’ai eu une carrière journalistique emballante. J’ai rencontré des gens de tous les horizons : les plus pauvres et les plus riches, les plus petits comme les plus grands. Cet emploi m’a permis de rencontrer l’Humain et j’en serai éternellement reconnaissante.

À mon arrivée, les pagettes étaient sur leurs derniers milles; les BlackBerry intriguaient. Les communiqués de presse entraient par dizaine sur le gros télécopieur beige qui manquait toujours de papier. Les dactylos venaient de quitter le 1050 rue Cormier. Les journalistes attendaient les nouveaux IMac en plastique bleu. Les plus jeunes avaient hâte; les plus vieux les craignaient comme la peste. «Ce sera l’enfer!» disaient les plus pessimistes.

Peu de temps après, le directeur de l’information nous annonçait qu’il avait réussi à obtenir un budget pour faire un test : connecter la salle de rédaction à l’internet, la nouvelle « autoroute de l’information ».

«On va essayer ça quelques mois, mais je ne veux pas que vous perdiez de temps là-dessus. De toute façon, ça ne va pas durer longtemps, c’est juste une mode cette affaire-là», nous avait-il avisés.

Évidemment, Internet n’a jamais quitté la salle de nouvelle… L’Express a d’ailleurs peu de temps après lancé son premier site sur la toile… avec une URL bien trop longue à mémoriser. Déjà à ce moment, on parlait de virage numérique. Et on sentait déjà l’urgence d’agir.

Lise Tremblay affirme avoir eu une carrière journalistique emballante qui lui a permis de rencontrer l’Humain. (Photo : d’archives, Ghyslain Bergeron)
Les années 2000

La première décennie du nouveau millénaire a défilé à la vitesse de la lumière. Durant cette période, on montait le journal à la mitaine. On imprimait chaque page lors de leur conception. On mesurait, on encerclait, on biffait, on récrivait, on doutait, puis on réimprimait. Parfois, quand le journal était parti chez l’imprimeur, il nous arrivait de changer d’idée. On le contactait à l’aurore pour faire modifier une phrase, une photo et même la Une quand la nouvelle ne pouvait pas attendre la prochaine édition. Il n’y avait rien de trop beau pour nos lecteurs! Il fallait que l’information soit juste coûte que coûte et au diable les frais!

À cette époque, on produisait quelque 150 pages par semaine. Je ne sais pas si vous imaginez, mais ça représente 7800 pages et la rédaction de plus de 17 000 articles par année. Ça prend une plume bien agile, un sens de la nouvelle aiguisée, une curiosité insatiable, un cerveau de gymnaste et une santé de béton pour livrer une telle marchandise. D’ailleurs, je vous avoue bien candidement que je n’ai jamais compris pourquoi les artisans de la presse écrite ont toujours eu mauvaise presse auprès du grand public…

Alors que l’informatique était bien installée dans la salle de rédaction, que nous tentions tant bien que mal de trouver des solutions pour archiver la mémoire collective, nous craignons comme bien des gens les conséquences du bogue de l’an 2000. Quelle histoire! Nous avons travaillé des dizaines d’heures pour nous assurer d’être capables de livrer un journal au lendemain de ce drame annoncé… et vitement désamorcé.

L’informatique a rendu les salles de nouvelles beaucoup plus efficaces. Le traitement des photographies, la correction des textes, la réception des communiqués de presse par courriel, la mise en page et la gestion des agendas sont devenus plus simples. Tout était en place pour nous permettre de livrer quantité et qualité de textes, mais d’autres soucis sont venus tester notre « vocation » : la difficulté d’accéder à l’information pour les journalistes et la baisse des revenus publicitaires. Cela a causé des répercussions sur toutes les étapes de production, du premier mot écrit jusqu’à la distribution de votre journal. Le mot résilience a sûrement été inventé pour la presse écrite.

J’ai aimé mon travail. J’ai adoré me sentir au cœur de la communauté et écrire son histoire durant un quart de siècle. J’ai rencontré des gens formidables et des collègues de travail qui ont maintenu bien haute la flamme journalistique à Drummondville. Je pense à Ghyslain Bergeron, Jonathan Habashi et Cynthia Giguère-Martel et à quelques autres, comme Jean-Pierre Boisvert, qui ont marqué la salle de rédaction. Ces gens-là continuent de vous informer chaque jour. À leur tour, ils doivent jongler avec la nouvelle technologie, avec l’intelligence artificielle qui entraînera inévitablement un véritable tsunami.

Je suis fière de dire que je fais partie de ceux qui ont écrit l’histoire de Drummondville entre deux époques charnières : avant l’arrivée de l’internet et juste avant l’omniprésence de l’IA dans nos vies. Deviendra-t-elle une menace ou opportunité pour la presse écrite? Seul le temps le dira, mais aucune machine ne pourra remplacer ce que tout bon journaliste doit avoir : le cœur à l’ouvrage.

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