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Une opinion de Pascale Seys, philosophe
Janus est un dieu du panthéon romain qui donne son nom au mois de janvier, premier mois de l'année du calendrier julien. Étymologiquement, "Janua" veut dire "porte" et "Janitor" signifie "le portier. Qu'est-ce qu'une porte ? Un seuil, un lieu de passage. Sur le seuil de la porte de janvier, 2025 sort tandis qu'une année neuve fait son entrée, avec ses joies et ses peines. Toc, toc, toc ?
Janus est le dieu des commencements et des fins, des passages, des transitions et des cycles. Comme il est le dieu des choses qui vont et qui viennent, Janus est représenté comme un dieu bicéphale, qui symbolise la complexité de notre rapport au temps : une face du visage de Janus est tournée vers le passé, tandis que son autre visage "envisage" le futur incertain, sous le double mode de ce qui nous attend et de ce que nous allons faire advenir par nos choix et par nos décisions. Ni tout à fait le dieu du passé, ni tout à fait le dieu de l'avenir, Janus est le dieu abstrait des interrègnes, des moments d'entre-deux qui nous interrogent alors que nous hésitons, tremblant de doutes, devant l'année toute neuve, sur le seuil de janvier : "Où allons-nous ?"
Pleurer ou résister ?
Le Grand Continent, revue du Groupe d'études géopolitiques (ENS-Paris), a récemment exhumé la pensée de grandes figures du passé à travers une série d'entretiens et de discours visionnaires, qui apparaissent comme autant de lueurs dans la nuit. C'est comme une cure de désintoxication du système nerveux par la lecture : la clairvoyance et le courage d'Aron, Freud, Arendt ou Valéry face à l'histoire nous aident à prendre soin du futur en assumant, à notre tour, nos responsabilités. Comme eux, nous avons le choix entre le découragement ("Ô rage ! ô désespoir !") et l'héroïsme responsable ("Le vent se lève… il faut tenter de vivre !") pour faire face aux défis futurs.
Défendre la culture, armer l'avenirÀ l'aube de cette nouvelle année, dans un contexte de défiance et de grande obscurité, refuser les larmes, résister à la haine, répondre de soi devant les autres, tenir une promesse, loin de nous enfermer, nous lie dans la confiance. C'est pourquoi une manière d'être responsable face à l'avenir consiste à redonner le goût de la vie désirable en commençant par l'usage d'un vocabulaire lumineux, gracieux, doux et fédérateur, susceptible d'offrir un contrepoids aux calculs froids et anxiogènes "taxe", "dette", "impôt", "austérité", "guerre", "pauvres", "identité", "profiteurs", "sanction", qui étouffent les aspirations à vivre ensemble et l'élan vers la paix, des peuples et des individus.
La force de l'esprit et de la raison
Le 25 janvier 1932, une autre année "sombre" de l'histoire, l'écrivain humaniste Stefan Zweig accorde un entretien magistral et d'une actualité saisissante aux Nouvelles Littéraires. L'auteur du Joueur d'échecs en appelle à une double mobilisation de l'esprit et de la raison, en érigeant l'indépendance et la "foi humaine et créatrice" en modèle de résistance face à la montée des extrêmes. Stefan Zweig souligne la finesse politique des créateurs : selon lui, les écrivains et les artistes disposent d'une autorité morale dont les responsables politiques sont dépourvus, qui rend leur intervention dans l'arène publique indispensable : "Financiers, industriels, politiciens et économistes nous reprocheront de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas", précise-t-il, "mais de notre côté nous avons observé tout ce qu'ils ont tenté ces dernières années pour remédier à la crise et les résultats qu'ils ont obtenus furent si peu étonnants que cela nous donne le droit de croire que nos opinions ne seront pas plus mauvaises que les leurs" (1).
Si nous rejetons les pleurs en faveur de la responsabilité, quelle rime tiendrait lieu d'arme poétique en ce début d'année?
Pourquoi l'artiste serait-il mieux placé que le politique pour tresser une confiance nouvelle et nécessaire en temps de crise ? Certes, l'intelligence de l'artiste pré-voit, devance, anticipe des situations complexes et embrasse la chaîne des causes et des conséquences des événements. Mais la raison principale est autrement profonde. Le politicien doit répondre à ses électeurs et devant son parti, le banquier doit répondre à ses investisseurs et l'industriel doit répondre à ses actionnaires. Et l'artiste ? L'artiste exerce une liberté qui ne connaît d'obligation que vis-à-vis de sa conscience. C'est pourquoi Stefan Zweig en appelle à une "politique de l'esprit" : "Aucun effort moral n'est perdu. Ce dont le monde a besoin en ce moment, c'est d'un grand geste international de bonne volonté", clame-t-il. En rappelant les mots de Paul Valéry : "La pensée européenne a toujours été supérieure à la politique européenne".
Fermer la porte de Janus et ouvrir toutes les autres
Numa Pompilius fit édifier un temple à la gloire de Janus au bas de l'Argilète – une rue de Rome qui suit l'actuelle via Cavour – dont Tite-Live rapporte qu'il devint le symbole de la paix et de la guerre : les portes du temple étaient ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix, d'où l'expression "fermer la porte de Janus" pour signifier qu'une paix était conclue. Dieu des portes, des cycles et des passages, dieu des évènements et de l'Histoire, Janus est aussi le dieu du début et des fins des guerres. En 2025, le nombre de conflits armés a augmenté de manière alarmante depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et les portes de Janus demeurent infortunément ouvertes, donnant raison au romancier américain Mark Twain, qui déclarait : "L'histoire ne se répète pas, elle rime".
Une philosophe répond à Georges-Louis BouchezSi nous rejetons les pleurs en faveur de la responsabilité, quelle rime tiendrait lieu d'arme poétique en ce début d'année ? Au seuil des incertitudes de 2026, pour nous libérer des injonctions bipolaires, souhaiter à celles et ceux que notre cœur chérit, la sagesse malicieuse, désenchantée mais robuste de Bartelby, s'apparente à une manière, pour l'esprit, d'entrer subtilement en résistance : "I would prefer not to", répète à l'envi Bartelby, le scribe de Wall Street, dans la nouvelle d'Herman Melville (1853). Ce n'est pas qu'il refuse les ordres ou qu'il rejette l'autorité. Bartelby déclare invariablement, placidement, qu'il "préférerait ne pas". Bartelby fait acte de résistance en énonçant consciemment les limites qu'il préfère ne pas vouloir dépasser. Au fond, ce serait une excellente résolution de début d'année. "En 2026, je préférerais ne pas…" La formule agace, trouble et déconcerte parce qu'elle traduit une résistance délicieusement subversive. Avec elle, l'année s'illumine d'une rime espiègle : 2026, l'année de la malice ?
→ (1) Stefan Zweig, Nouvelles littéraires, 23 janvier 1932, Les intellectuels face à la crise 1/7, "Le Grand Continent", 20 décembre 2025.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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