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2025 touche à sa fin et l’heure du bilan a sonné. Le retour au pouvoir de Donald Trump a rebrassé les cartes des rapports de force à la surface du globe. Trois grandes puissances ont désormais les coudées franches pour asseoir leur domination, tandis que l’Europe semble avoir perdu de son influence. Le Devoir tire quatre enseignements d’une année qui a vu basculer l’ordre mondial.
L’ordre mondial hérité de la Seconde Guerre mondiale n’est plus
Document publié d’ordinaire dans une relative discrétion, la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis présentée au début de décembre a fait grand bruit cette année, tant elle en dit long sur le nouvel ordre mondial imaginé par la Maison-Blanche. Selon ce document, les États-Unis font du continent américain leur chasse gardée et ne considèrent désormais les conflits mondiaux qu’à travers le spectre de leurs propres intérêts. Menacée d’un « effacement civilisationnel », l’Europe n’est plus considérée comme un allié indéfectible des États-Unis. Comme un symbole, le document a été salué par le Kremlin, qui l’a jugé « largement conforme à sa vision » du monde.
« Avec cette nouvelle Stratégie de sécurité nationale, Washington donne l’impression de clore la parenthèse qui avait été ouverte en 1945, il y a tout juste 80 ans », explique Julien Tourreille, politologue et chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. « Donald Trump impose sa vision très manichéenne des rapports de force, avec des vainqueurs et des vaincus. Il parle d’ailleurs du corollaire Trump à la doctrine Monroe, ce qui est quand même assez évocateur. On revient à une forme de méfiance vis-à-vis des Européens. »
Fini, donc, les États-Unis comme un allié bienveillant. Place désormais à la force militaire et à la coercition économique. Et dans cette vision du monde, la Russie et la Chine ne sont plus présentées comme des menaces. « On a l’impression que Donald Trump reconnaît une forme de triumvirat à la tête d’un monde où prime la loi du plus fort », explique le spécialiste des relations internationales.
Au-delà de ces nouveaux rapports de force, c’est aussi l’idée que le droit et les institutions internationales doivent être à la base de la résolution des différends entre pays qui est remise en question. « Ça, c’est vraiment nouveau », explique Frédéric Mérand, chercheur au CERIUM et directeur du Département de science politique de l’Université de Montréal. « Il y a encore un an, le Canada, l’Union européenne et même les États-Unis de Joe Biden continuaient à tenir ce discours. Aujourd’hui, c’est complètement mort. »
L’Europe se voit fragilisée
Bien avant la publication de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, l’Europe avait déjà été dans la ligne de mire du gouvernement Trump. Dès le mois de février, le virulent discours du vice-président des États-Unis, J. D. Vance, à Munich était venu acter la fracture idéologique entre les démocraties libérales européennes — et canadienne — et le camp illibéral désormais incarné par les États-Unis.
« Le modèle européen et son idée de coopération entre les nations et d’établissement de règles communes mutuellement bénéfiques fonctionnaient bien quand l’Union européenne était à l’avant-poste de la mondialisation », avance M. Mérand. « Mais quand la mondialisation s’effondre, ça met l’Union européenne dans une situation impossible. Le commerce en est le meilleur exemple : si tout le monde se replie sur ses forces nationales avec une forme de protectionnisme, l’Union européenne, qui s’était entièrement basée sur l’idée de l’ouverture, est vraiment dans une situation très difficile. »
Par ailleurs, la fragmentation de l’Europe associée à la montée de la droite radicale fait qu’il est de plus en plus difficile pour les 27 États membres de s’entendre sur un projet commun.
Pour le politologue Julien Tourreille, toutefois, l’exemple de l’Ukraine montre que les Européens arrivent parfois tant bien que mal à prendre des décisions et à réagir rapidement. « Avoir à 27 une réaction rapide pour proposer des contre-propositions au plan russo-américain de paix, ce n’est pas rien », avance-t-il.
Ce dernier reconnaît aussi que l’idéal européen est menacé, sinon fragilisé. « Ce qui lui manque aussi, c’est la confiance en son modèle, cette volonté d’expliquer qu’un monde qui repose sur la coopération, sur des règles claires, sur le respect de l’état de droit, c’est bien pour tout le monde », note-t-il. « Au moment où on est dans la critique de l’inefficacité du politique pour prendre des décisions qui paraissaient du gros bon sens, elle pâtit de son respect de la complexité dans une époque où tout le monde pense qu’il peut y avoir des solutions simples à tout. »
Une nouvelle course à l’armement s’engage
Selon les données publiées par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2718 milliards de dollars en 2024. Il s’agit de la plus forte hausse annuelle jamais enregistrée depuis la fin de la guerre froide, selon l’organisme indépendant. Les dépenses militaires ont augmenté dans toutes les régions du monde, avec une hausse particulièrement rapide en Europe et au Moyen-Orient. En 2025, cette tendance devrait s’accélérer avec la volonté affichée par de nombreux gouvernements d’investir massivement dans leur appareil de défense.
Sous la pression des États-Unis et face à la menace russe, de nombreux pays européens ont nettement augmenté leur budget alloué à la défense. C’est le cas notamment du Danemark, qui s’est donné comme objectif d’y consacrer 5 % de son PIB à l’horizon 2032, de la Suède (3,5 % du PIB avant 2030) ou encore de la France, dont les dépenses militaires auront quasiment doublé entre 2017 et 2027.
Même le Canada, qui a longtemps fait figure de mauvais élève en la matière, s’est engagé à atteindre la cible de l’OTAN des 2 % dès 2025, annonçant un budget qui fait la part belle aux investissements en défense, avec plus de 81,8 milliards supplémentaires sur cinq ans.
Le Japon, malgré son pacifisme hérité de la Seconde Guerre mondiale, a lui aussi approuvé un budget de défense record, de 79 milliards de dollars. Sous la pression des États-Unis, il vient de doubler en quatre ans ses dépenses annuelles d’armement, et il atteindra la cible de 2 % au mois de mars prochain, soit deux ans plus tôt que prévu.
« On observe très clairement un déplacement de la priorité des nations. Quand on regarde les dépenses des pays en 2025, l’environnement a été remplacé par la défense. Que ce soit dans l’Union européenne, au Canada, aux États-Unis, en Chine, il y a vraiment une baisse très marquée des ambitions dans la lutte contre les changements climatiques », explique Frédéric Mérand, du CERIUM.
Pour Julien Tourreille, les Européens et les Canadiens paient aujourd’hui le prix de sous-investissements majeurs et de coupes en défense depuis la fin de la guerre froide. Ils sont donc en train de corriger le tir. « De nombreux chefs d’État ou de gouvernement voient aussi dans le fait de se réarmer une perspective économique alléchante, qui permet de se réindustrialiser et de créer des emplois bien rémunérés. La défense permet aussi d’entretenir cette idée d’une industrie souveraine, de susciter aussi de l’innovation qu’on va retrouver ensuite dans le civil. »
Trois options se présentent au Canada
Allié traditionnel des États-Unis, le Canada a connu une année 2025 éprouvante. Des menaces répétées du gouvernement Trump d’en faire un 51e État à une guerre tarifaire qui n’a pas encore dit son dernier mot, le pays a compris que son voisin du Sud n’était plus un partenaire aussi fiable qu’il le pensait.
« Objectivement, la principale menace désormais pour le Canada comme pour le Danemark, ce sont les États-Unis », avance Frédéric Mérand. « C’est quand même incroyable ! »
Ce dernier fait ici référence à un rapport du renseignement militaire danois qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, fait part de sa préoccupation face aux États-Unis et pointe les changements à la Maison-Blanche comme source d’incertitude pour la sécurité du pays. « La conséquence pour la politique étrangère du Canada, c’est le fait de se rapprocher des Européens, qui sont un peu dans la même position que nous vis-à-vis des États-Unis. Les Européens comme les Canadiens marchent sur la corde raide. »
Face à cette nouvelle menace, le chercheur imagine trois options possibles pour le Canada.
« La première attitude (minoritaire dans les cercles décisionnels, mais populaire dans la population) consiste à dire “rompons les liens avec les Américains et faisons autre chose”. Il y a une autre attitude, qui est celle de dire que “les Américains vont finir par revenir à la raison et que, de toute façon, on n’a pas le choix, donc continuons à faire comme avant”. »
Enfin, selon M. Mérand, il y a une attitude qui est celle de l’Europe et du gouvernement Carney, qui consiste à faire en sorte de ne pas heurter Donald Trump parce qu’il est sujet à des colères faciles. Et d’essayer de gagner du temps. C’est, par exemple, la position qu’adopte le Canada dans le dossier des F-35 ou des négociations commerciales : s’acheter du temps en ménageant le locataire de la Maison-Blanche.
De son côté, Julien Tourreille voit dans l’attitude nouvelle du Canada une volonté de ne plus entretenir l’image d’un « pays naïf », un peu à l’écart des crispations du monde. « Avec l’arrivée de Mark Carney et ses investissements massifs en défense, le Canada semble prendre acte des tensions du monde actuel. Malheureusement, il ne semble pas proposer quelque chose de véritablement nouveau. »
Selon le politologue, le Canada est en effet en train de rater une occasion de faire du pays à la feuille d’érable « un phare sur la colline ». « J’ai le sentiment qu’on reste des suiveurs, notamment parce qu’on est en train de reculer sur les questions environnementales et de la lutte contre les changements climatiques. »
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