Dans le nord-est de l’Iran, serpentant sur près de deux cents kilomètres à travers des paysages aujourd’hui semi-arides, se trouve l’une des plus grandes énigmes archéologiques de l’Antiquité tardive. Un mur si colossal qu’il éclipse, par sa seule longueur, les fortifications romaines que l’on enseigne pourtant dans tous les manuels scolaires. Pendant des siècles, on a cru savoir qui l’avait fait ériger. On avait tort.
À retenir
- Le mur de Gorgan s’étend sur environ 195 à 200 km, dépassant à lui seul la longueur cumulée des murs d’Hadrien et d’Antonin.
- La datation par carbone 14 et par luminescence stimulée optiquement a démontré que le mur fut construit au Ve ou VIe siècle après J.-C., écartant les hypothèses attribuant sa construction à Alexandre le Grand ou aux Parthes.
- Cette muraille de briques cuites, surnommée le Serpent rouge, fut en réalité érigée par l’Empire sassanide, probablement sous le règne de Pérôz Ier, pour se défendre contre les Hephthalites.
Un géant de briques qui défiait Alexandre le Grand
Dans la province du Golestan, non loin de la ville moderne de Gorgan, s’étire une ligne de défense antique que l’on a longtemps surnommée la barrière d’Alexandre. Le nom n’est pas anodin : durant des générations, on a attribué cet ouvrage titanesque au conquérant macédonien lui-même, censé l’avoir fait bâtir au IVe siècle avant notre ère pour se protéger des peuples nomades venus des steppes d’Asie centrale. Une hypothèse séduisante, presque romanesque, qui collait parfaitement à l’image d’un Alexandre bâtisseur d’empires et de frontières.
Le problème, c’est que cette attribution reposait davantage sur la légende que sur des preuves tangibles. D’autres historiens penchaient plutôt pour l’empire parthe, qui aurait érigé le mur entre le IIIe siècle avant J.-C. et le IIIe siècle après J.-C., avant qu’il ne soit peut-être restauré plus tard par les Sassanides. Bref, sur plus d’un millénaire d’incertitude, chacun avait sa théorie, et personne ne détenait vraiment la vérité.
195 kilomètres de murailles : quand la légende dépasse la réalité
Pour bien saisir l’ampleur du chantier, il faut se pencher sur les chiffres. Le mur de Gorgan s’étend sur environ 195 à 200 kilomètres, avec des vestiges visibles atteignant six à dix mètres de large. Une portion du tracé demeure aujourd’hui engloutie sous les eaux de la mer Caspienne, dont le niveau a considérablement varié au fil des siècles. Autour de cette muraille gigantesque gravitaient plus de trente forts, formant un dispositif militaire d’une cohérence impressionnante pour l’époque.
Pour se donner une idée de proportion, il suffit de comparer avec les fortifications britanniques les plus célèbres : le mur d’Hadrien, dans le nord de l’Angleterre, et le mur Antonin, plus au nord encore en Écosse. Mis bout à bout, ces deux ouvrages romains dépassent la centaine de kilomètres. Le mur de Gorgan les surpasse donc largement, à lui seul, ce qui en fait la plus monumentale ligne de défense antique jamais recensée entre l’Europe centrale et la Chine. Un exploit d’ingénierie que l’on a longtemps eu tendance à sous-estimer, faute de datation fiable.
La luminescence qui a percé le secret du Serpent rouge
Surnommé le Serpent rouge en raison de la teinte rougeâtre de ses briques cuites, le mur de Gorgan doit ce matériau à une contrainte géographique simple : la région ne disposait ni de pierre ni de bois en quantité suffisante pour un chantier de cette envergure. Il a donc fallu produire des millions de briques, cuites dans des fours dont certains ont été retrouvés lors des fouilles, parfois submergés par la montée des eaux caspiennes survenue entre le XIVe et le XVe siècle. Un détail crucial, puisqu’il rappelle qu’au moment de la construction, le niveau de la mer était plusieurs mètres plus bas qu’aujourd’hui.
C’est justement grâce à ces briques que le mystère a fini par être résolu. Une équipe dirigée par le professeur Eberhard Sauer a combiné deux techniques de datation indépendantes : le carbone 14, appliqué à des matières organiques retrouvées sur le site, et la luminescence stimulée optiquement, une méthode qui permet de déterminer la dernière fois qu’un matériau a été exposé à la lumière ou à une forte chaleur, en l’occurrence lors de la cuisson des briques. Les deux méthodes convergent vers une même fourchette : le Ve ou le VIe siècle après J.-C. Un verdict scientifique qui balaie d’un coup les hypothèses liées à Alexandre le Grand ou aux Parthes.
Les Sassanides derrière la plus grande fortification jamais bâtie face aux nomades
La datation par luminescence et par radiocarbone a donc prouvé de manière concluante que le mur de Gorgan avait été construit sous l’Empire sassanide, cette dynastie perse qui a dominé la région pendant plusieurs siècles avant la conquête arabe. Fait troublant, un historien iranien du XIIIe siècle avait déjà attribué cet ouvrage au shahanshah Pérôz Ier, souverain ayant régné de 459 à 484. À cette époque, les Sassanides étaient engagés dans un conflit prolongé contre les Hephthalites, ces Huns blancs venus d’Asie centrale qui menaçaient les frontières orientales de l’empire perse.
Ce récit médiéval, longtemps considéré comme une simple tradition populaire sans grande valeur scientifique, s’est finalement révélé remarquablement précis. Il aura fallu attendre des siècles et des analyses de laboratoire pointues pour confirmer ce qu’un chroniqueur avait consigné bien avant l’ère des datations physico-chimiques. Une belle leçon d’humilité pour l’archéologie moderne, qui redécouvre parfois ce que la tradition orale avait déjà entrevu.
Ce que révèle vraiment le mur de Gorgan sur l’histoire de l’Iran antique
Au-delà de la simple question de datation, le mur de Gorgan raconte une histoire bien plus large : celle d’un empire perse capable de mobiliser des ressources humaines et matérielles considérables pour se prémunir contre des menaces venues des steppes. Loin de l’image d’un empire sassanide replié sur lui-même, cette muraille témoigne d’une véritable stratégie géopolitique, pensée à long terme, avec ses forts, ses garnisons et son réseau logistique.
Cette découverte oblige également à revoir notre perception des rapports de force antiques entre l’Europe et l’Asie. Alors que l’on célèbre volontiers les prouesses architecturales romaines, l’Iran sassanide disposait, lui aussi, d’un savoir-faire militaire et technique du même niveau, sinon supérieur en termes d’ampleur. Le mur de Gorgan n’a rien à envier aux fortifications britanniques les plus connues, si ce n’est la notoriété.
En définitive, cette histoire de mur mal identifié pendant des siècles illustre à merveille la manière dont la science finit toujours par rattraper la légende. Alexandre le Grand n’a jamais posé la moindre brique de ce Serpent rouge, mais l’empire sassanide, souvent moins mis en avant que ses voisins romains dans les récits occidentaux, mérite désormais toute la reconnaissance qu’il attendait depuis plus de mille cinq cents ans. Reste à savoir combien d’autres monuments antiques attendent encore, quelque part sous nos pieds ou nos mers, que la technologie vienne enfin révéler leur véritable histoire.


1 day_ago
54


























.jpg)






French (CA)