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Le projet d'Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, membre de l'Académie française, spécialiste de Proust (entre autres) est aussi simple qu'ambitieux : épuiser l'année 1966 en lisant, écoutant, regardant tout ce qui s'y est passé. Et cela pour démontrer son intuition que ce fut une année de bascule. La France est alors entrée, pleine d'espérances, dans une nouvelle ère qui perdure jusqu'aujourd'hui. L'avenir confirmera alors que 2026 fut une nouvelle année de bascule, cette fois négative, avec l'IA, le réchauffement climatique, la mise en cause des régimes démocratiques, les guerres à nouveau près de nous.
Étant né la même année qu'Antoine Compagnon (1950), on peut témoigner que son livre reflète aussi la Belgique francophone en 1966.
Il a titré son essai 1966, année mirifique, clin d'œil évident à 69, année érotique chanté par Gainsbourg, et pied de nez à l'idée générale que c'était 1968 l'année de bascule. Il montre comment 1966 avait déjà anticipé 1968.
"Lieux", le projet "monstre" de Georges PerecOn peut replonger avec délice dans ce temps d'il y a 60 ans, à la fois si différent (sans smartphones, ni ordinateurs, ni vols low cost, ni Eurostar, ni chaînes télé à la pelle), et pourtant si proche encore de nous.
Il épluche tous les grands et petits côtés d'alors. Avec des données globales : ce fut l'année où la natalité en France a commencé à nettement descendre (entre autres par la mise en vente de la pilule), où le monde paysan a poursuivi sa baisse démographique alors que la cohorte des étudiants et surtout des étudiantes a explosé, leur nombre ayant augmenté de 10 % par an depuis 1962. Les femmes n'ayant enfin pu ouvrir un compte bancaire et travailler sans l'autorisation de leur conjoint que depuis 1965.
Le livre d'Antoine Compagnon peut se lire par chapitre selon les envies du lecteur. Il évoque ainsi la guéguerre entre Johnny et Antoine relayée par Salut les copains et Mademoiselle âge tendre. Antoine qui chantait : "J'ai reçu une lettre de la présidence me demandant, Antoine, vous avez du bon sens, comment faire pour enrichir le pays ? Mettez la pilule en vente dans les Monoprix."
Obao et Canigou
L'illusion technocratique était encore forte. Les avertissements prémonitoires du Club de Rome ne viendront qu'en 1972 avec leur rapport sur Les limites de la croissance.
En 1966, comme l'écrit Annie Ernaux dans Les Années : "On découvrait le cru et le flambé, le steak tartare, au poivre, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocons, les petits pois surgelés, les cœurs de palmier, l'after-shave, l'Obao dans la baignoire et le Canigou pour les chiens."
Les situs autant que les tenants de la haute culture s'emportant contre la culture empochée.
Le charme du livre est de brasser large, de la culture la plus populaire à la plus pointue, sans oublier les enjeux économiques et politiques. Il rappelle ainsi qu'en 1966 régnait la "copocléphilie", la fureur de collectionner les porte-clés, distribués souvent comme publicité. Yves Saint Laurent inaugurait cette année-là, la première boutique de prêt-à-porter à son nom.
Ce fut aussi l'année de Pierrot le Fou de Godard, qui fut essentiel pour la vocation de Chantal Akerman née elle aussi en 1950. L'année également du premier roman de Michel Tournier (Vendredi ou les Limbes du Pacifique) comme du succès immense de La Grande Vadrouille.
La querelle du Livre de Poche
On y lança le Livre de Poche en vente sur des tourniquets. On y vendait même Proust, brusquement tiré de son réduit d'auteur pointu pour devenir le plus grands des écrivains, un auteur proposé à chacun. Cela suscita une bien drôle de querelle, les spécialistes "cultivés", vexés, craignant que le Livre de Poche ne soit devenu une poubelle en mettant à la portée du public "des textes qu'il est incapable de comprendre", lisait-on dans "Les Lettres nouvelles". Pourtant dans Pierrot le Fou, Belmondo, dans son bain, lit un Livre de Poche sur l'histoire de l'art par Elie Faure.
Ce fut aussi l'année de la mort d'André Breton et du crépuscule du "trio des grands écrivains", Malraux, Mauriac et Aragon, dépassés par Perec (prix Renaudot 1965 avec Les Choses) et Marguerite Duras. L'année où Sartre et son existentialisme furent laminés par le structuralisme d'Althusser, Foucault publiant Les mots et les choses, Derrida, Lacan dont la publication en 1966 de ses Écrits connut un succès inattendu malgré la difficulté des textes. La "French Theory" est alors adoptée par les intellectuels américains.
Guy Debord, la vie d'abordOn aurait envie de tout citer, comme la question de l'antisémitisme ou la force des "situs" (situationnistes) proclamant déjà qu'il fallait "jouir sans entraves". Mais, sans doute, comme le conclut Antoine Compagnon, "chacun a l'illusion d'une année après laquelle il n'a plus changé et est resté le même. Bien sûr, c'est faux."
⇒ 1966, année mirifique | Essai | Antoine Compagnon | Gallimard "Bibliothèque des histoires", 534 pp., 26,50 €, numérique 19 €
EXTRAIT
"L'Inventaire 66 de Michel Delpech : 'Une minijupe, deux bottes Courrèges, un bidonville et deux Mireille, une nouvelle Piaf, un petit oiseau de toutes les couleurs, une nouvelle Darc qui brûle les planches, une religieuse, un Cacharel, des cheveux longs, des idées courtes, des paravents à l'Odéon, un Palmarès de la chanson et toujours le même président.'"
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