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120 milliards d’euros engloutis chaque année par l’alcool en France : les taxes n’en couvrent qu’une fraction minuscule

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Un verre de rosé sur une terrasse encore ensoleillée, une bière partagée entre amis à la fin d’une journée de travail, une coupe de champagne pour célébrer un heureux événement : l’alcool accompagne une grande partie des moments de convivialité en France. Difficile d’imaginer, derrière ces gestes si banals, que chaque gorgée participe discrètement à l’un des postes de dépenses les plus vertigineux de notre pays. Car si l’on additionne les soins médicaux, les arrêts de travail, les accidents de la route, les violences domestiques et les vies perdues prématurément, la facture grimpe à des sommets qui donnent le vertige. Et le plus troublant dans cette histoire, c’est que l’argent récolté par l’État grâce aux taxes sur l’alcool ne représente qu’une infime portion de cette note collective.

Un gouffre financier que personne ne voit passer

Les derniers travaux menés par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives ont permis d’établir une estimation actualisée du coût social de l’alcool en France : 102 milliards d’euros pour l’année 2019, un chiffre déjà colossal mais en léger repli par rapport aux estimations précédentes. En effet, une décennie plus tôt, ce même coût social était évalué à 120 milliards d’euros, un montant resté longtemps la référence dans les débats publics et parlementaires. Cette baisse relative s’explique surtout par des ajustements méthodologiques, notamment sur la manière de calculer l’espérance de vie perdue, et non par une réelle amélioration de la situation sanitaire. À titre de comparaison, le tabac reste le premier poste avec 156 milliards d’euros de coût social, tandis que les drogues illicites, souvent plus médiatisées, ne pèsent que 7,7 milliards d’euros. L’alcool occupe donc une place bien plus lourde dans les finances publiques et dans la vie quotidienne des Français que ce que l’on imagine généralement.

Ce coût social ne se limite pas à une simple addition de factures hospitalières. Il englobe la perte de production économique, la dégradation de la qualité de vie des personnes concernées et, surtout, la valeur des vies humaines écourtées par la consommation excessive d’alcool. Chaque année, 41 080 décès sont attribuables à cette substance en France, un chiffre glaçant qui place l’alcool parmi les principales causes de mortalité évitable dans le pays. Par convention statistique, chaque vie perdue est valorisée à 115 000 euros, ce qui explique en grande partie l’ampleur du chiffre final.

Soins, accidents, violences : où part réellement l’argent

Derrière ce montant global se cache une réalité concrète, faite de lits d’hôpitaux occupés, de services d’urgence saturés et de familles brisées. Le coût direct des soins liés à l’alcool atteint à lui seul 7,8 milliards d’euros par an, une somme qui traduit la prise en charge des cirrhoses, des cancers, des troubles cardiovasculaires ou encore des syndromes de sevrage. Certaines estimations parlementaires évoquent également un montant de 4,2 milliards d’euros pour les seuls soins directs, preuve que les méthodes de calcul varient, mais que l’ordre de grandeur reste toujours très élevé.

À l’échelle européenne, l’Organisation mondiale de la santé rappelle que le coût économique des seuls décès par cancers liés à l’alcool avoisine les 5 milliards d’euros dans l’Union européenne. L’alcool est d’ailleurs considéré comme la deuxième cause de cancer en France, juste derrière le tabac, ce qui en fait un enjeu de santé publique majeur, rarement traité avec la même intensité médiatique que d’autres addictions. À cela s’ajoutent les accidents de la route sous emprise, les violences conjugales aggravées par l’alcoolisation, et les arrêts de travail répétés, autant de conséquences qui pèsent lourdement sur les finances de la Sécurité sociale et sur la cohésion sociale dans son ensemble.

Les taxes sur l’alcool, une goutte d’eau face au coût réel

Face à cette avalanche de chiffres, on pourrait imaginer que la fiscalité sur l’alcool compense au moins partiellement ces dépenses. Or, la réalité est bien différente. Les recettes issues de la taxation des boissons alcoolisées s’élèvent à environ 4 milliards d’euros par an, un montant qui paraît dérisoire une fois mis en perspective. Rien que pour couvrir le coût des soins, estimé à 7,8 milliards d’euros, il manquerait déjà près de 3,8 milliards d’euros. Autrement dit, l’État dépense davantage à soigner les malades de l’alcool qu’il n’en perçoit grâce aux taxes qui pèsent sur les bouteilles vendues en supermarché ou au comptoir des cafés.

Si l’on rapporte ces 4 milliards de recettes fiscales au coût social total de 102 milliards d’euros, le ratio devient encore plus parlant : pour chaque euro récupéré par l’État grâce à la fiscalité de l’alcool, la collectivité en dépense environ vingt-cinq ailleurs. Les recettes fiscales ne couvriraient ainsi que 42 % du coût des seuls soins, laissant un déficit béant que les contribuables comblent indirectement. Cette faiblesse du rendement fiscal s’explique aussi par une fiscalité jugée peu dissuasive : l’indice relatif des prix des boissons alcoolisées est resté quasiment stable entre 1990 et 2011, signe que les taxes n’ont jamais vraiment eu vocation à freiner la consommation. L’exemple écossais illustre pourtant qu’une autre voie est possible : depuis l’instauration d’un prix minimum sur l’alcool en 2018, le pays a constaté une baisse de 13,4 % du nombre de morts attribuables à l’alcool et de 4,1 % des hospitalisations liées à cette substance.

Ce que révèlent ces chiffres sur nos priorités collectives

Ces montants ne sont pas de simples statistiques abstraites destinées à impressionner. Ils interrogent directement la manière dont la société française arbitre entre plaisir culturel, liberté individuelle et responsabilité collective. La France figure toujours parmi les pays européens où la consommation d’alcool par habitant reste la plus élevée, un statut hérité d’une longue tradition viticole et festive, mais qui a un prix bien réel, rarement affiché sur les étiquettes. À l’approche des prochains débats budgétaires de rentrée, la question du rendement fiscal de l’alcool revient régulièrement sur la table, sans que des mesures fortes n’aient jusqu’ici été adoptées.

Ce décalage entre coût social et fiscalité pose une question de fond : jusqu’où une société est-elle prête à subventionner, sans le dire, les conséquences d’une consommation qu’elle continue par ailleurs de célébrer ? L’exemple écossais montre qu’une politique de prix plus ambitieuse peut produire des effets sanitaires mesurables en quelques années seulement, sans nécessairement bouleverser les habitudes culturelles.

Entre le poids réel de l’alcool sur les finances publiques et la timidité des politiques fiscales actuelles, un fossé demeure. Peut-être la vraie question n’est plus de savoir combien coûte l’alcool à la France, mais plutôt combien de temps encore la collectivité acceptera de payer la note à la place de ceux qui en tirent profit.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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