Une sphère d’acier de moins de deux mètres de diamètre, deux hommes recroquevillés à l’intérieur, et sous leurs pieds, plus de dix kilomètres d’eau noire. Ce jour de janvier 1960, la marine américaine a réussi l’un des exploits les plus fous de son histoire, un exploit tellement radical que plus personne n’a osé le retenter pendant plus d’un demi-siècle. Comment expliquer qu’une prouesse technique accomplie avec les moyens des années cinquante soit restée sans équivalent aussi longtemps, alors même que l’humanité conquérait dans le même temps la Lune et l’espace ? C’est cette énigme fascinante que nous allons explorer.
À retenir
- Le 23 janvier 1960, le bathyscaphe Trieste, avec Jacques Piccard et Don Walsh à bord, a atteint le fond de la fosse des Mariannes après près de cinq heures de descente.
- Au fond, les deux hommes ont observé un poisson plat et des crevettes, une découverte qui a conduit à l’abandon du projet d’enfouissement de déchets nucléaires dans la fosse.
- Ce n’est qu’en 2012 que le cinéaste James Cameron, à bord du Deepsea Challenger, a réalisé une plongée solitaire comparable, ravivant l’intérêt pour l’exploration des abysses.
Un exploit d’ingénieur que personne n’a cru bon de répéter
Le 23 janvier 1960, le bathyscaphe Trieste touche le fond de la fosse des Mariannes, dans le Pacifique. À son bord, le Suisse Jacques Piccard et le lieutenant de la marine américaine Don Walsh. La descente a duré près de cinq heures, à la vitesse d’environ un mètre par seconde, pour atteindre une profondeur estimée aujourd’hui entre 10 912 et 10 916 mètres selon les sources et les corrections apportées aux mesures sonar d’origine. Un chiffre qui donne le vertige, surtout quand on sait qu’à environ 9 800 mètres, la vitre extérieure du hublot s’est fissurée sous la pression colossale des abysses, sans toutefois compromettre la structure interne de l’engin.
Ce Trieste, conçu par le physicien suisse Auguste Piccard, avait été racheté par l’US Navy en 1958. Une fois la mission accomplie, l’engin a été retiré du service actif : il est aujourd’hui visible au National Museum of the US Navy, à Washington, comme une relique d’un exploit jamais reproduit à l’identique. Depuis cette plongée historique, aucun autre bathyscaphe de ce type n’a été construit, la technologie ayant tout simplement disparu au profit d’autres approches d’exploration sous-marine.
La fosse des Mariannes, ce gouffre que l’humanité a préféré ignorer
Une fois arrivés au fond, Piccard et Walsh ont observé le paysage abyssal pendant une vingtaine de minutes. Et la surprise a été de taille : dans cette obscurité totale et sous une pression écrasante, la vie existait bel et bien, avec notamment la présence d’un poisson plat et de crevettes évoluant tranquillement sur le fond marin. Cette découverte, aussi discrète qu’elle puisse paraître, a eu une conséquence très concrète : le projet d’utiliser la fosse des Mariannes comme site d’enfouissement de déchets nucléaires a purement et simplement été abandonné.
Paradoxalement, cet exploit retentissant n’a pas ouvert la voie à une exploration régulière des grands fonds. Contrairement à la conquête spatiale, où chaque mission en appelait une autre, la fosse des Mariannes est retombée dans un silence quasi total. Trop coûteux, trop risqué, trop peu rentable scientifiquement aux yeux des décideurs de l’époque : les abysses les plus profonds du globe sont restés un territoire vierge pendant plus de cinquante ans.
James Cameron et l’exploit solitaire qui a réveillé les mémoires
Il aura fallu attendre 2012 pour qu’un autre être humain ose redescendre à une profondeur comparable. Et c’est un nom que l’on n’attendait pas forcément dans ce contexte scientifique : celui du cinéaste James Cameron, réalisateur de Titanic et Avatar, mais aussi passionné de longue date par l’exploration océanique. À bord d’un mini-sous-marin baptisé Deepsea Challenger, bien différent du modèle historique du Trieste, il a rejoint en solitaire le point le plus profond de la fosse des Mariannes.
Cette plongée en solo, très médiatisée, a remis sous les projecteurs un exploit que le grand public avait largement oublié. Elle a également marqué un changement d’époque : là où le Trieste était le fruit d’un programme militaire, le sous-marin de Cameron relevait davantage d’une initiative privée et personnelle, symbole d’un intérêt renouvelé pour les grands fonds, porté cette fois par des passionnés plutôt que par des états.
Pourquoi la conquête des abysses reste plus rare que celle de l’espace
On pourrait croire que descendre de quelques kilomètres sous l’eau est plus simple que d’envoyer un homme dans l’espace. C’est pourtant tout l’inverse. La pression exercée à plus de dix mille mètres de profondeur est telle qu’elle nécessite des matériaux et une ingénierie encore plus contraignants que ceux d’une capsule spatiale. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre dire que davantage d’humains ont marché sur la Lune qu’ils n’ont atteint le point le plus profond des océans, un raccourci qui, aussi surprenant soit-il, illustre bien la difficulté de cette conquête.
Contrairement à l’espace, où les agences gouvernementales ont maintenu un effort constant depuis les années soixante, l’exploration des abysses a longtemps manqué d’un moteur similaire. Moins spectaculaire aux yeux du grand public, moins porteuse d’enjeux géopolitiques directs, la fosse des Mariannes a fini par devenir une anecdote scientifique plutôt qu’un objectif stratégique. Il aura fallu la curiosité personnelle d’un cinéaste, puis un regain d’intérêt technologique ces dernières années, pour que l’idée d’y retourner redevienne crédible.
De cette histoire, on retient surtout un paradoxe fascinant : un exploit réussi du premier coup, avec les moyens rudimentaires de 1960, et pourtant resté sans suite pendant plus de cinquante ans. Le Trieste a prouvé que l’ingéniosité humaine pouvait dompter les profondeurs les plus extrêmes de la planète bien avant que la technologie moderne ne s’en empare à nouveau. Alors que les projecteurs se tournent aujourd’hui davantage vers l’espace que vers les océans, peut-être est-il temps de se rappeler que les mystères les plus insondables ne se trouvent pas toujours là-haut, mais parfois juste sous nos pieds, dans ces abysses que si peu d’êtres humains ont eu le courage d’explorer.


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