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La nouvelle création de la performeuse Dana Michel a décollé avec un gros bidon. Normal. Elle se laisse toujours inspirer par les formes et les matières. Elle utilise beaucoup d’objets dans ses improvisations créatrices. Cette fois, pendant qu’elle commençait les explorations pour sa nouvelle performance, elle a été attirée vers un jerrycan, un gros conteneur rigide conçu pour le transport des liquides.
« L’objet m’intéressait beaucoup, raconte Mme Michel au Devoir. J’ai fait des recherches sur les couleurs, les formes, les matières. Je suis tombé sur un reportage dans un village quelque part en Afrique où quelqu’un donnait des cours de natation aux jeunes, parce que beaucoup se noyaient en allant puiser l’eau à la rivière. L’instructeur utilisait des jerrycans comme bouées. »
Elle a parlé du reportage, et un de ses collaborateurs a lancé « You Cannot Can ». La formule ambiguë joue sur le verbe « can » (pouvoir) et sur le nom d’un contenant (comme dans le jerrycan ou une canette). Ce qui traduit dans le second sens donnerait quelque chose comme : « Tu ne peux pas mettre en boîte. » Le titre de la pièce était trouvé et, à partir de là, beaucoup d’idées ont émergé.
Le résultat, d’une durée d’une heure, sera présenté au Festival TransAmériques (FTA) du 3 au 7 juin dans la piscine du centre sportif de l’UQAM. Les cinq représentations affichent complet, mais des reprises devraient logiquement suivre d’ici la fin de l’année.
You Cannot Can traite en partie de la peur de l’eau, sujet original et atypique. « Je trouve que n’importe quel sujet peut être porteur. Pas de sujet tabou donc. On réfléchit à tout comme humains et, donc, quand on est en création, je pense que n’importe quelle question ou n’importe quel sujet pourrait s’appliquer. »
La création a commencé un peu avant la pandémie, après son dernier spectacle. Le fils de Mme Michel avait six ans. Il suivait des cours de natation et, chaque dimanche, elle l’accompagnait à la piscine. Elle observait son apprentissage, son comportement et ce qu’elle désigne comme la culture de la piscine.
« Ça m’amenait très facilement à réfléchir au fait que j’avais pris plein de cours de natation quand j’étais enfant, ado, adulte, et que ça n’avait jamais vraiment marché. Je ne savais toujours pas nager. »
En même temps, elle a compris qu’elle faisait peu confiance aux gens autour d’elle. Elle préférait la solitude. « Donc, j’ai commencé à me questionner sur ça. Ces deux réflexions ont fusionné et j’ai décidé de créer un spectacle par rapport au fait que je ne savais pas nager comme manière de réfléchir à comment je pourrais faire plus confiance au monde et à moi-même. »
Le thème très porteur peut déboucher sur de larges considérations concernant par exemple le fait que, dans le Sud global, peu de gens maîtrisent la natation. Dans les Caraïbes, d’où la famille Michel est originaire, on vit entouré de lacs, de rivières, de mers et d’océan sans pourtant savoir nager.
« Ma manière de travailler laisse tout émerger. Je laisse tout ce que je touche, ce que je découvre, m’influencer. Après, je ne suis vraiment pas désireuse d’illustrer tel concept ou telle question. Ce n’est vraiment pas mon truc. Je laisse tout ça m’influencer et je le laisse transpirer à travers le travail. Et après, l’interprétation de ce que je propose appartient aux autres. »
Faire confiance
Cette artiste fait confiance au temps. Elle s’imbibe d’influences et les laisse décanter dans sa mémoire, son esprit, son corps. Cette fois encore le lent processus de création l’a conduite très loin.
Dana Michel a suivi des cours de natation privés dans le nord de l’État de New York auprès d’une monitrice spécialisée dans l’accompagnement des aquaphobes. Elle a passé 11 jours en résidence de création en Islande, où la culture de la piscine est inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Elle a visité et étudié des bains à Londres fréquentés par des populations afrodescendantes.
« Ce qui était vraiment cool pour ce processus de recherche, c’est que je mettais mon maillot de bain et puis j’allais dans les piscines publiques avec tout le monde. J’étais juste en observation et en conversation avec les collaborateurs. C’était extrêmement riche, et tout ça a servi à la création. »
Il s’agit donc d’un one-woman show, ce qui peut paraître paradoxal étant donné le questionnement de départ concernant la confiance dans les autres. « Dans un solo, je peux me demander n’importe quelle action, et c’est à moi de décider si c’est correct ou non. Ça me laisse aller plus loin dans la réflexion, pousser plus loin. Je pense que mes questions sont assez universelles, mais les réponses sont personnelles. »
À ce propos : a-t-elle appris à nager ? « Oui, répond-elle. J’ai eu une expérience absolument magique au Japon. Au final, c’est un moine japonais qui m’a appris à nager. Ce n’est pas parfait, et je suis vraiment débutante, mais ça va beaucoup mieux. »
La première de You Cannot Can a eu lieu à Bruxelles il y a quelques semaines. Comme à Montréal, la performance était présentée dans une piscine publique, ce qui complique les répétitions. Des tournées suivront cet été et à l’automne.
Une autre idée a germé récemment et elle pourrait bien mener à un nouveau spectacle organisé cette fois autour du camping, des techniques de survie, de la vie de scout et de notre rapport à la nature.
« Je suis une fille de ville, et ça me perturbe, le fait que je ne sache pas comment faire certaines choses, dit Dana Michel en terminant l’entrevue. Je trouve ça vraiment effrayant de ne pas savoir comment vivre hors de la ville. »


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