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«Y a d’la joie»: deux jours dans la vie de Paul

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Il n’y a pas à dire, la sortie d’une nouvelle aventure de Paul, personnage mythique créé par Michel Rabagliati à la fin des années 1990, est un événement en soi. Que ce soit en bande dessinée, comme on l’a connu, ou en livre illustré, comme pour Rose à l’île, Paul fait maintenant partie de notre répertoire de grands personnages qui ont le don de parler de nous. Avec ses travers attachants, son humour un peu résigné et cette déprime qu’il traîne depuis maintenant quelques aventures, Paul est-il rendu au bout de son trajet ou reste-t-il encore des aspects de sa vie qui n’ont pas été racontés ?

C’est avec ce sentiment que nous avons abordé Y a d’la joie, sorti en librairie il y a quelques jours, un livre illustré comme pour le précédent, dans lequel Paul se retrouve, peut-être enfin, dirons-nous, au bord de la lumière. Même si la ville qui l’entoure tombe en ruine, et même s’il est incapable de réussir la soupe de sa mère décédée, qui ne goûte jamais comme avant.

C’est d’ailleurs la première question que nous posons à Michel Rabagliati (qui vient d’ailleurs tout juste de faire son entrée dans Le Petit Robert), qui a la gentillesse de nous recevoir chez lui dans Ahuntsic, qu’il surnomme la banlieue de la dernière chance avant Laval : est-ce la fin des aventures de Paul ? Parce que, honnêtement, nous avons ressenti un petit deuil à la fin de notre lecture. L’auteur rit un peu nerveusement, en répondant.

« On dirait que c’est le feeling que ça me donne, moi aussi. Je me suis dit que le prochain serait probablement différent s’il y en a un autre, mais ce livre, c’est aussi une belle fin, autant pour le personnage, on a fait le tour de ses histoires personnelles, que pour la série complète. » Rabagliati réfléchit à voix haute, maintenant. « Je me suis demandé si c’était le temps de faire un gros livre final ? Parce que j’ai quand même un petit peu peur d’avoir bouclé la fin. C’est pourquoi quelque chose doit changer. Je pense que c’est probablement le moi qui va devenir un peu plus eux, ou quelque chose comme ça. Parler de mes chums, parler du monde autour de moi, tu sais, aller vers les autres. »

Étant donné qu’il y a tellement de Michel présent dans Paul, il est difficile de séparer les deux. Mais là, on a plutôt l’impression que l’auteur avait aussi envie de brasser son personnage. Entre autres, durant une conversation entre Paul et sa mère, morte, au cimetière. Dans le réel, on sait que les conversations que nous avons avec des proches décédés sont, en fait, nous qui nous parlons à nous-mêmes. Ici, on a quand même l’impression que l’auteur s’adresse à son personnage à travers les remontrances de sa mère.

« Oui, il se parle tout seul, il veut trouver ce qui lui manque dans la recette de la soupe maternelle. Mais j’avais envie qu’elle le prenne par le collet et qu’elle le brasse un peu. C’est pourquoi elle lui demande pourquoi ça ne fonctionne jamais avec les filles. Lui, il veut juste une soupe, et là, il se fait engueuler par le fantôme de sa mère… »

Et, il y a un lien entre la mère de Paul et celle de Michel ? La véritable maman était-elle du genre à brasser un peu son gars ? « Ma mère, c’était un peu Denise Filiatrault ! Pas de niaisage : à quelle heure le punch ? Moi, j’étais un petit gars tranquille, je me couchais de bonne heure et je faisais ma prière. Aujourd’hui, je suis resté cet enfant fin qui a peur de se faire chicaner. Ça s’est retrouvé dans mes relations avec les femmes, je vais toujours devant les problèmes parce que je veux toujours trop bien faire, et je finis par l’échapper. »

Cela étant dit, on n’écrit pas une histoire seulement avec un conflit dans un cimetière. C’est aussi un état des lieux qui se déroule le temps de deux petites journées… Pas de grande quête, personne à sauver ou à accompagner dans ses derniers moments, pas de vacances de la dernière chance à l’île Verte, avec une fille qui s’éloigne. Un état des lieux, donc, qui commence par une surenchère de mauvaises nouvelles. Le monde ne va pas bien. « En fait, je ne savais pas ce que je voulais faire avant de commencer. C’est un album un peu improvisé. Je voulais parler de la ville, de son état, le ciel est bas et les nouvelles sont mauvaises. En même temps, on le sait que ça va mal, c’est pour ça que j’ai tout condensé dans les huit premières pages. Après, on retrouve Paul, qui se dit que c’est pas mal la fin du monde, alors qu’est-ce que je fais ? Je suis trop paresseux pour aller manifester. Donc, Paul fait du ménage dans ses affaires. Et c’est quand il se met à le faire qu’il se met à parler de son rapport à son métier et je pense que, finalement, il comprend que c’est ça, sa vie. Ce qu’il en a fait. »

Nous parlons ensuite de ce magnifique Prélude en do majeur, de Bach, qui se retrouve en plein cœur du livre. De combien il est difficile de le jouer sans avoir l’air de le jouer, et d’à quel point, quelque part, c’est une métaphore de la vie de Paul. « Il est tout le temps dans sa tête et dans ses souvenirs, alors que cette pièce, elle te dit : joue les notes, puis le reste va être correct. »

Chose intéressante, aussi, qui rend ce Y a d’la joie différent de Rose à l’île est le fait que, contrairement à ce dernier titre, Rabagliati retrouve le plaisir de le dessiner dans des cases, manière bande dessinée, à quelques reprises : « Oui, ça me permet de raconter plus facilement, parfois, qu’avec des mots. Et d’ajouter aussi quelques gags visuels ! »

Et alors, pourquoi cette impression que Paul en est à ses dernières aventures ? Pas d’inquiétude, il n’est pas question de départ définitif, ici. Juste que, parfois, essayer quelque chose de nouveau, comme ajouter un ingrédient dans sa soupe ou chercher un chat perdu dans le voisinage, peut nous aider à nous poser. Et c’est exactement ce que l’on ressent à la fin de ce magnifique livre : comme Paul est peut-être mieux ancré dans sa vie, nous pouvons donc le laisser aller trouver sa paix. Même si cela nous rend bien tristes…

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