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Voilà quelques années, j’ai effacé tous mes comptes de réseaux sociaux. Les raisons de mettre fin à ces existences numériques étaient nombreuses, mais il n’en a fallu qu’une seule pour passer à l’action : je me rendais compte que la fréquentation de ces espaces affectait insidieusement ma santé mentale, voire ma perception de la réalité. En tant qu’auteur émergent, je me suis retrouvé captif d’un maelström où se mêlaient les opinions, les débats stériles, les justifications et l’autopromotion.
Aucune position éthique n’a motivé ce retrait. Je pourrais aujourd’hui prétendre avoir quitté ces plateformes en réaction aux contributions financières de Musk et de Zuckerberg à la campagne de Trump. De nos jours, il apparaît presque incongru d’y demeurer lorsqu’on est idéologiquement opposé au trumpisme, même en croyant pouvoir infiltrer le système « de l’intérieur », à coups de slogans et de tentatives d’annulation — justifiables ou non. Pourtant, l’essentiel des gens de gauche que je connais — souvent des intellectuels avisés et avenants — s’y trouve encore. J’y inclus les anarchistes. J’avoue ne pas comprendre. J’essaie très fort de ne pas juger. Après tout, mon propre retrait n’était nourri que par un sentiment de révulsion à l’égard du formatage de l’image, y compris la mienne.
Ces jours-ci, j’ai fait une expérience : je suis retourné sur Facebook pour la première fois en trois ans, afin de vérifier une intuition qui me taraudait. Je voulais savoir si mon impression des habitudes des gens correspondait à ce que révélaient leurs traces numériques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la réalité — ou du moins sa mise en scène — a largement dépassé mes attentes.
Vous devinez qu’il est question ici de voyages et de vacances. On pourrait y ajouter les chalets, mais ce sera pour un autre texte. Il n’est pas surprenant qu’en vieillissant, une certaine gauche s’embourgeoise : cela fait, en quelque sorte, partie des règles du jeu. Toutefois, je n’avais jamais observé un exhibitionnisme aussi effréné des privilèges dans ces milieux. On est passé à une étape supérieure. J’ai été étourdi non seulement par le nombre de personnes qui voyagent à l’étranger cette année — parfois à répétition —, mais plus encore par l’absence totale de retenue dans la manière d’en faire étalage : photos, vidéos, récits en rafale. Sans compter le nombre de familles qui font le tour du monde, en ce moment.
Que se passe-t-il donc ?
Écartons d’emblée les arguments les plus évidents : empreinte écologique, guerres qui se multiplient, tensions géopolitiques majeures, pénuries énergétiques et crises alimentaires à venir. Tueries de masse et touristes se faisant fusiller. Écartons aussi les propositions de penseurs comme Jean-Marc Jancovici, qui suggère de limiter à environ quatre le nombre de vols en avion par individu au cours d’une vie — non pas comme une interdiction arbitraire, mais comme le résultat d’un calcul visant à rendre le trafic aérien compatible avec l’Accord de Paris. De toute manière, il est probable que les vols diminuent radicalement et deviennent de plus en plus coûteux. Peut-être est-ce précisément ce qui pousse tant de gens à voyager aujourd’hui : en profiter pendant qu’il est encore temps. Le moment viendra où ces possibilités se refermeront pour un nombre croissant de personnes.
Mais laissons cela de côté un instant. Nous savons tous que l’être humain est capable de paradoxes, de dissonances cognitives et de justifications sans fin. Même suspendus au bord du gouffre, nous continuons à scroller, à nous prononcer au cœur de l’écho. Nous sommes tous faillibles — moi le premier. Les donneurs de leçons ne font pas exception. Reste une question, plus simple : celle de la décence. Le strict minimum syndical de la décence. Tout de même. N’éprouvez-vous aucune gêne ? Pas la moindre honte ? Peut-être pas — et tant mieux, diront certains, à une époque saturée par les jugements moraux et les accusations. Mais tout de même.
Vous avez travaillé dur, que vous soyez bébé du népotisme ou pas ? Vous souhaitez enfin pouvoir profiter de votre maison de campagne, de vos voyages, de vos vacances, de votre chalet ? Le travail « exige » que vous vous déplaciez pour présenter votre film en festival, vous devez honorer la tournée européenne de la sortie de votre livre ou aller chercher votre prix ? Faites. Continuez. Et assumez ce que cela implique. Oui, c’est vrai, il y aura toujours plus riche et plus ostentatoire que soi.
Mais, de grâce, reconnaissons que les temps actuels exigent un certain recul face à cette « pornographie du privilège ». Il suffit d’un tout petit glissement de terrain pour que la démonstration du self-care se mue en vanité, le partage des images en narcissisme et la mise en avant des apanages en vénalité. « Trop, c’est comme pas assez », disait l’autre.
Serait-ce trop demander que de jouir de sa vie, autant que faire se peut sans ressentir le besoin constant de l’exhiber ?
P.-S. : On remarquera que j’insiste ici sur les débordements d’une certaine gauche. Je n’inclus pas une certaine droite — la droite au complet ? — parce qu’elle est égale à elle-même. Elle continue de faire ce qu’elle a toujours fait, soit se foutre éperdument de toutes ces questions.


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