Je suis arrivé fébrile, après une nuit troublée par la crainte d’une annulation in extremis, l’entretien ayant été âprement négocié. Le lieu de rendez-vous n’avait été indiqué qu’au dernier moment: un palace design et flambant neuf dans un quartier réhabilité de Shanghai, sur l’une des rives du fleuve Huangpu. Shu Qi, 50 ans, est née à Taïwan et vit à Hongkong, mais elle se rend régulièrement en Chine continentale. Comme cette semaine de septembre, pour le tournage d’une publicité.
La loge s’ouvre. La star est cachée par une demi-douzaine d’assistantes qui ne vont pas tarder à s’éclipser dans une pièce adjacente, non sans avoir rempli son gobelet de champagne. Elle apparaît dans une grande chemise de bûcheron, des leggings et une paire de baskets. La veille s’est tenue la séance photo.
La porte reste ouverte mais je ne me sens pas épié. Shu Qi a rangé ses deux téléphones et me regarde avec ses grands yeux, à un mètre de distance. J’en fais autant. Son maquillage est léger, presque volatil, et pourtant elle semble avoir 25 ans. Mystère de la nature. Shu Qi fait tourner une grosse bague pourpre entre ses doigts. J’ose: «Ça mesure votre pouls?» «Non. Elle m’aide à compter mes prières. Je suis bouddhiste depuis vingt ans. Comme l’était ma mère pendant mon enfance.» Mes questions sont prêtes, mais restent enfermées dans un petit calepin, à portée de main.
Rencontre: Tony Leung Chiu-wai, une star de Hongkong dans le cinéma d’auteur européen: «J’ai l’impression que les plantes m’observent»Tête d’affiche
Il suffit de réaliser un micro-trottoir pour s’en convaincre: dans les petites villes chinoises comme à Pékin, la capitale du pays, tous les Chinois connaissent Shu Qi. En grande partie parce que son visage pétillant s’affiche dans tous les centres commerciaux. Elle est l’ambassadrice d’une ribambelle de marques de luxe et de cosmétiques. Cette année, l’actrice a ajouté une marque chinoise de SUV électrique à son palmarès.
Les Chinois connaissent et apprécient également Shu Qi grâce à sa transition cinématographique spectaculaire: en 1996, elle passe de productions taïwanaises et hongkongaises érotiques à des films dramatiques où elle démontre tout son potentiel de comédienne, jusqu’à devenir «une des actrices les mieux payées et les plus saluées par la critique, du cinéma sinophone», selon le quotidien hongkongais South China Morning Post en 2024.
«Mes parents, qui ont vu le film, ne se reconnaissent pas dans les personnages. Ils n’ont aucun sentiment d’identification. Je pense qu’ils ne veulent pas ouvrir leur passé et affronter ce qu’ils ont été.» — © Nick Yang pour le magazine T
«Quand je suis arrivée à Hongkong à 17 ans, je me suis donné cinq ans. Si je n’obtenais aucun succès au bout de ce temps, j’abandonnerais et retournerais à Taïwan pour affronter ma vie là-bas. Mais j’ai eu beaucoup de chance. Je n’avais aucun plan, j’ai avancé pas à pas jusqu’à aujourd’hui. Ces trente années de parcours n’ont jamais été programmées. Mon premier objectif: obtenir la reconnaissance que j’étais une actrice capable de jouer. Je l’ai atteint en deux ans seulement.»
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Shu Qi a tourné pour des maîtres du cinéma d’auteur, en premier lieu desquels Hou Hsiao-hsien (Millennium Mambo, Three Times, The Assassin). Elle a aussi enchaîné les succès commerciaux en Chine continentale, notamment avec la comédie romantique If You Are the One (2008), une sorte de Coup de Foudre à Notting Hill qui la rendra très populaire. Le troisième volet est sorti en 2023. Liu Ye, une autre star du cinéma chinois, qui a tourné trois films à ses côtés, salue régulièrement son professionnalisme. «Elle ne s’épargne pas. Elle n’est pas Shu Qi, elle est le personnage. L’égoïsme, la ruse, la petitesse, même la laideur… elle montre tout.» En 2002, Shu Qi joue dans un film hollywoodien, Le Transporteur, avec Jason Statham. La consécration arrive en 2005 quand elle remporte le Golden Horse Award de la meilleure actrice, le prix le plus prestigieux du cinéma sinophone, décerné à Taipei, pour Three Times. En 2023, elle est jurée pour les trois plus grands festivals de cinéma européens: Berlin, Cannes et Venise.
Puis vient le tournant. Le 4 septembre 2025, Shu Qi présente à la Mostra de Venise son propre film en tant que réalisatrice, Girl. Après la projection, elle est ovationnée. Girl est une œuvre semi-autobiographique qui raconte l’histoire d’une adolescente cherchant à s’émanciper d’un foyer violent dans le Taïwan des années 1980. Shu Qi remporte le Prix de la «meilleure réalisatrice» au 30e Festival international du film de Busan, le 26 septembre 2025. Girl est aussi nominé dix fois pour les prochains Golden Horse Awards, dont on connaîtra les lauréats le 22 novembre 2026. Il est sorti en Suisse en août dernier.
Shu Qi avait promis à Hou Hsiao-hsien de réaliser un film: elle a longtemps cherché le sujet, avant de comprendre qu’il fallait partir d’elle. «En tant qu’artiste, j’aime aborder des sujets sociaux, alors je me suis inspirée de mon enfance. Environ 30% de l’histoire est liée à ma vie, le reste relève de la fiction. De toute façon, si l’héroïne devenait Shu Qi à la fin, personne n’y croirait.»
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Shu Qi a grandi dans un foyer modeste, avec un petit frère adulé, une mère au foyer, un père employé de bureau alcoolique et violent: «Quand quelque chose allait mal dans la famille, c’était toujours ma faute, jamais celle de mon frère. Et mon père est égoïste: il faisait ce qu’il voulait, buvait, frappait ma mère et moi. Il pensait que nous étions à sa charge. Encore aujourd’hui, il répète que sans lui, je n’existerais pas… Mais il est vieux maintenant, il n’a plus la force de frapper, on le ferait tomber d’une simple poussée. Ma mère peut comprendre mes souffrances, c’est plus facile pour une femme d’être en empathie avec une autre. Mais les deux, qui ont vu le film, ne se reconnaissent pas dans les personnages. Ils n’ont aucun sentiment d’identification. Je pense qu’ils ne veulent pas ouvrir leur passé et affronter ce qu’ils ont été.»
Le film met en scène cette difficulté à sortir du cycle de la violence. A la fin, on voit donc la mère laisser sa fille sortir de son monde brutal. «C’est un peu comme la grenouille dans l’eau chaude, ou le syndrome de Stockholm. Dans cet environnement, ma mère à moi ne trouvait rien d’anormal, même si ses amies lui conseillaient de divorcer et fuir le foyer. Ce n’est que lorsqu’elle découvre que sa fille subit aussi la violence conjugale qu’elle commence à se demander si elle veut que je suive le même chemin.» Shu Qi a fui le domicile familial à 15 ans après un accident de scooter: son père, rentré ivre, lui avait reproché d’avoir abîmé l’engin, sans s’assurer qu’elle allait bien. Shu Qi réalise rapidement sa chance de s’être sauvée. «Dès que j’ai découvert le monde extérieur et pu compter sur mes amis ou sur mon patron, j’ai compris que fuir ce foyer valait le coup: tout était mieux dehors.»
«Tout cela est-il vraiment arrivé?»
Cette fuite n’a pas tout réglé. Malgré un mariage réussi avec Stephen Fung, réalisateur hongkongais, Shu Qi n’a pas eu d’enfant. Par crainte de reproduire le schéma familial dans un premier temps, puis pour des raisons physiologiques. Quand elle décide d’interrompre ses activités professionnelles pendant un an pour favoriser une grossesse, toutes ses tentatives, dont la FIV, échouent.
Pour son film, elle n’a pas demandé conseil à son mari, issu d’une famille heureuse et incapable, selon elle, de saisir son histoire. «Il ne peut pas beaucoup m’aider. C’est un homme et il n’a pas vécu ce genre d’enfance difficile. On se connaît depuis vingt ans; à l’époque, on était juste amis. Quand il venait chez moi, il trouvait que j’étais dure avec mon père, sans patience. Mais les traumatismes d’enfance créent une distance avec les parents. Il ne peut pas ressentir ce que je ressens.»
Pourtant, elle refuse d’en faire une fatalité. «La société d’aujourd’hui permet d’imaginer des vies différentes. On peut vivre mieux, il ne faut pas rester prisonnière de la souffrance. Quand on ose sortir, on découvre un monde plus vaste, les femmes ont plus de choix.»
Shu Qi a finalisé l’écriture de Girl en s’enfermant treize jours dans un hôtel à Milan, juste après la Mostra de Venise, où elle était membre du jury, en 2023. «J’ai pleuré en écrivant. Après avoir relu le scénario pendant le tournage, j’ai bu un verre de vin rouge et je me suis dit: bon sang, j’ai écrit ça si bien.»
«Dans une scène du film, la jeune fille traverse un marché, une cage s’ouvre et l’odeur du riz gluant sauté se dégage. Dès que je sens cette odeur, je retrouve la sensation de faim constante de mon enfance.» — © Nick Yang pour le magazine T
Shu Qi est une femme d’affaires avisée, avec des investissements immobiliers à Pékin, Taipei et Hongkong, dont une maison à 127 millions de dollars hongkongais [environ 13 millions de francs] acquise en juin 2018, a rapporté le journal South China Morning Post, en consultant les registres cadastraux. Malgré l’opulence, l’enfance est toujours là, dans les interstices du quotidien. «En écrivant le scénario, j’ai dû reconstituer l’univers des années 1980: les jeux, la nourriture, les meubles dans les maisons. Ça fait remonter beaucoup de souvenirs. Une odeur suffit. Dans une scène du film, la jeune fille traverse un marché, une cage s’ouvre et l’odeur du riz gluant sauté se dégage. Dès que je sens cette odeur, je retrouve la sensation de faim constante de mon enfance.» La maison où elle a grandi a disparu, même la rivière toute proche n’est plus la même. «Je me demande parfois: est-ce que tout cela est vraiment arrivé?»
Emancipation globalisée
De cette histoire personnelle, Shu Qi tire pourtant une conviction intime: «Les femmes d’aujourd’hui osent prendre la parole et se défendre. C’est incomparable avec l’époque de mon enfance. On voit aussi des femmes présidentes, des femmes parlementaires dans de nombreux pays. La société progresse, on tend vers l’égalité, quel que soit le genre. Mais cela ne veut pas dire que les situations dramatiques ont disparu, il y a encore beaucoup de femmes en souffrance dans des foyers.» Elle confie avoir été émue par l’affaire Gisèle Pelicot.
En mars 2026, dix ans après l’entrée en vigueur d’une loi contre les violences domestiques qui a introduit l’ordonnance de protection, la Cour populaire suprême de Chine a dressé un bilan en demi-teinte. Trente-trois mille ordonnances ont été délivrées. Mais trop souvent, même quand les violences sont établies et que la victime demande le divorce, les juges tentent une réconciliation avant de prononcer la dissolution du mariage. «Quand il faut trancher, il faut trancher, sans chercher à ménager tout le monde», a rappelé une juge de ladite cour.
Un téléfilm à venir: Noémie Kocher, pionnière suisse du #MeToo au cinéma, raconte son combat dans un filmLe cinéma, selon Shu Qi, accompagne ce mouvement global d’émancipation: «Il y a 30 ans, la plupart des films étaient centrés sur des héros masculins. Maintenant, les personnages féminins sont plus nombreux, plus profonds et plus nuancés. Aujourd’hui, même dans les films d’amour, les relations entre hommes et femmes sont travaillées avec beaucoup de finesse. On compte aussi davantage de femmes dans les équipes de tournage, et les scénarios ne sont plus écrits avec cette vision masculine d’autrefois. Les changements sont vraiment considérables. D’ailleurs, j’invite les jeunes réalisatrices à ne pas modifier leurs envies selon les demandes du marché. Sinon, ce ne sera plus leurs œuvres.»
Poussée par cette dynamique, Shu Qi s’est lancée dans une trilogie. Woman sera le second volet, puis Lady. «Le scénario du deuxième est presque terminé, il faudra encore l’ajuster. Je passe du temps avec des femmes de 40, 50 ans, pour ressentir leurs réalités: la ménopause, pourquoi certaines femmes cachent leurs maladies, leurs relations conjugales après vingt ou trente ans de mariage… C’est ce que je veux explorer.»
Lire aussi: Carmen Jaquier, une cinéaste en quête d'identité et d'égalitéPour conclure cette rencontre, Shu Qi a réfléchi à un message pour toutes les jeunes femmes: «Dites bien que j’ai réalisé Girl pour encourager ces filles à oser partir. Le monde est encore plein de choses brisées, mais vous pouvez fuir une situation qui rend votre vie impossible. Vous n’êtes pas des objets de dépendance. Osez avancer et affronter votre vie.» Elle marque une pause. Peut-être pour se remémorer cette fille de 15 ans, au scooter cabossé. «Même sans emploi ni diplôme, si vous osez faire le premier pas, beaucoup de gens vous tendront la main.»
Jordan Pouille
Retour sur la carrière de Shu Qi
L’actrice née à Taïwan a démarré sa carrière cinématographique à Hongkong au début des années 1990. Plongée dans son abondante filmographie en trois longs métrages marquants
«Jackie Chan à Hong Kong», de Vincent Kok (1999)
En 1996, Shu Qi passe du mannequinat au cinéma avec Sex and Zen 2 et Viva Erotica, un film d’époque et un film de gangsters flirtant tous deux avec un érotisme soft qui, de facto, imposera son visage. A Hongkong, elle enchaîne alors les tournages et se fait un nom en 1998 avec plusieurs films à succès, The Storm Riders; Young and Dangerous: The Prequel; City of Glass et Portland Street Blue, qui lui vaut le Prix du meilleur rôle secondaire aux Hong Kong Film Awards. Mais c’est en 1999 qu’elle deviendra une star en partageant l’affiche avec Jackie Chan et Tony Leung Chiu-wai dans une comédie romantique d’action sortie pour le Nouvel An chinois. Elle interprète dans Jackie Chan à Hong Kong (Gorgeous) une jeune villageoise quittant Taïwan pour Hongkong après avoir découvert un message d’amour dans une bouteille à la mer.
Rencontre: Tony Leung Chiu-wai, une star de Hongkong dans le cinéma d’auteur européen: «J’ai l’impression que les plantes m’observent»«Millennium Mambo», de Hou Hsiao-hsien (2001)
Figure phare du nouveau cinéma taïwanais, Hou Hsiao-hsien offre à Shu Qi, à l’aube du XXIe siècle, un changement d’époque qui est au cœur du récit, son premier grand rôle dans un pur film d’auteur. Sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, salué par le Prix du jury, Millennium Mambo se déroule en 2001 mais est narré en voix off par son héroïne dix ans plus tard, ce qui donne au présent de la diégèse un fascinant décalage romanesque. Histoire d’une errance, tant amoureuse que professionnelle et géographique, Millennium Mambo est un long métrage hypnotique, une chorégraphie filmique dont la séquence d’ouverture – un long travelling avant sous les néons d’une passerelle urbaine – est devenue culte, au point que Shu Qi lui rendra hommage dans Girl, sa première réalisation.
A lire: «Millennium Mambo» danse les enfers artificiels«Résurrection», de Bi Gan (2025)
Près d’un quart de siècle après Millennium Mambo, Shu Qi retrouvait en 2025 la compétition cannoise avec Résurrection, film monde de Bi Gan qui obtiendra lui aussi le Prix du jury. Révélé en 2015 au Locarno Film Festival lorsqu’il recevait le Prix du meilleur réalisateur émergent pour Kaili Blues, le cinéaste chinois y raconte sur un siècle, de la fin du XIXe au passage à l’an 2000, l’histoire d’un homme n’arrivant plus à distinguer l’illusion de la réalité, dans un monde où les humains ne savent plus rêver. Au-delà de ce résumé officiel, le film est une odyssée visuelle en six segments célébrant les grands genres cinématographiques. Shu Qi y apparaît au début et à la fin, tout en faisant office, entre les deux, de narratrice. Le film est à l’image de celle qui ne cesse d’alterner cinéma grand public et d’auteur: insaisissable.
Stéphane Gobbo
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