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Trois traits de pastels gras ayant appartenu à la grand-mère de Mathieu David Gagnon, compositeur à l’origine de Flore Laurentienne, ornent la pochette de Volume III. Jaune, vert, brun : la lumière, la végétation, la terre, muses de Flore Laurentienne auxquelles s’arrime le fleuve.
Mariant cordes et synthétiseurs analogiques, le projet instrumental hybride, qui flamboie par-delà le fleuve Saint-Laurent, en Europe et aux États-Unis, évoque en musique les splendeurs de la nature en entraînant l’orchestration classique « dans des territoires très naturels, mais qui sont, disons, verrouillés par certaines traditions », explique en image le multi-instrumentiste, dont le Minimoog — synthétiseur emblématique de la signature sonore du projet — se fond aux instruments acoustiques de l’orchestre, dont il fait partie intégrante.
Le projet d’un orchestre
Flore Laurentienne n’est guère le projet d’un seul homme. L’ensemble de chambre avec synthétiseurs et percussions y donnant vie, « c’est le moteur de ma création », souligne Mathieu David en entrevue avec Le Devoir.
Si l’orchestrateur réfléchissait intégralement les panoramas sonores des précédents volumes, le troisième, lui, est beaucoup plus influencé par l’orchestre l’entourant depuis l’éclosion du projet, certaines pièces de Volume III ayant fluctué au gré de résidences et de concerts avant d’être immortalisées sur album.
Quand Mathieu compose, il imagine le visage de ses complices, pressent leurs commentaires, leurs questions. Guère statiques, les partitions qu’il leur remet sont vouées à se transformer à leur contact, notamment par l’improvisation. Quasi inexistante sur les volumes antérieurs, la notion d’aléatoire a ici pris de l’ampleur, héritage de 8 tableaux, paru en 2024, fruit de sa résidence de création au Musée des beaux-arts de Montréal, où il s’imprégnait d’œuvres signées Jean Paul Riopelle.
Il a laissé libre cours à ce qui se passait en studio, surtout du côté des harpes, instruments qu’il tenait à intégrer aux pièces texturées de Flore Laurentienne, tout en contraste, comme en fait foi (À travers les) Chablis, qui combine deux batteries et deux harpes, « comme si les instruments opposés de l’orchestre se rejoignaient », illustre-t-il.
Un défi sous-tend chaque morceau : passer en très peu de temps d’un orchestre complètement acoustique à entièrement électronique sur Fleurs, créer un étirement du temps sans modifier le tempo sur Régate, travailler avec un quatuor de violoncelles qui s’entend dans un effet d’écho à ruban sur Petit matin. Ou encore créer des pièces usant des mêmes accords, mais aux caractères différents, avec les séries Fleuve et Navigation — cette dernière se restreignant aux notes mi bémol majeur 7 et la bémol majeur 7.
Chaque musicien, chaque concert continuera à « apporter une nouvelle pierre à l’édifice », à repousser les limites, à nourrir la recherche en perpétuel mouvement de Flore Laurentienne, dont la tumultueuse et lumineuse (À travers les) Chablis, en clôture de Volume III, laisse présager la suite.
Ode au Minimoog
S’il est rare pour un orchestre de conjuguer instruments acoustiques et électroniques, observe Mathieu David Gagnon, il s’agit pourtant à ses yeux — comme en témoigne l’œuvre de Flore Laurentienne — d’un alliage des plus organiques.
Adepte du Minimoog, synthétiseur qui a transformé sa façon d’aborder le son et l’orchestration, le compositeur souhaite qu’il soit considéré comme un instrument d’orchestre symphonique à part entière, à l’instar des ondes Martenot, son aïeul. Ayant des semblables de par le monde, le Minimoog pourrait même, selon lui, faire office de référence commune au bout d’une portée de synthé.
Le compositeur aimerait bien également que les synthétiseurs cessent d’être boudés en musique symphonique, « peut-être parce qu’on les associe au rock progressif et à la pop. Mais les synthétiseurs, c’est vaste ».
La proposition atypique de Flore Laurentienne désarçonne par ailleurs encore moult spectateurs, surtout de ce côté-ci de l’Atlantique (où la culture de la musique techno et électro n’est pas aussi implantée qu’en Allemagne), ébaubis de constater qu’il est possible de manier des synthétiseurs au sein d’un véritable orchestre, en direct, sans recourir à la moindre bande préenregistrée ni à un métronome intra-auriculaire pour se repérer. « Non, on joue ensemble pour vrai ; non, on a des oreilles et on s’écoute », a déjà répondu Mathieu à des spectateurs — eux-mêmes compositeurs — incrédules.
Alors que règne l’intelligence artificielle, préserver la musique vivante sur scène et relever le défi de jouer d’un synthétiseur capricieux « sur lequel je dois faire 12 manipulations pour passer d’un son aigu à grave » constitue pour Mathieu David Gagnon un cheval de bataille. Accessible sans être pour autant un long fleuve tranquille, la musique instrumentale de Flore Laurentienne invite, aux yeux du créateur, à s’arrêter, à ralentir. Pour écouter. Lorsque s’arrêtent les mots, tout un chacun peut plonger au plus profond de son être et esquisser ses propres paysages intérieurs.
Voilà toute la puissance de la musique instrumentale. Et de Flore Laurentienne.


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