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Visions du réel, un festival prestigieux à échelle humaine

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Lundi, Nyon baigne dans une lumière presque insolente. Il fait doux, autour de 18 degrés, même si l’air est frais près du lac Léman, omniprésent dans cette petite ville qui descend vers l’eau. Les lilas sont en fleurs. À la place du Réel, cœur battant de Visions du réel, les festivaliers se croisent, café à la main, entre projections, discussions improvisées et rendez-vous de l’industrie. « Il fait presque trop beau : s’il fait trop chaud, les gens n’iront pas en salle, ils vont préférer aller se baigner dans le lac ! », dit en plaisantant Carl Ahnebrink, responsable du bureau de presse.

C’est peut-être d’abord cela, Visions du réel : un grand festival à échelle humaine. À une quinzaine de minutes de train de Genève, Nyon, petite ville suisse de moins de 25 000 habitants, descend vers le Léman entre vignobles, quais et horizon alpin. Nyon n’a rien d’une capitale surchauffée ni d’un marché tentaculaire ; ici, tout se fait à pied. On passe d’une salle à l’autre, d’une terrasse à une rencontre, d’un film à une conversation, sans que le festival se dilue dans la ville : c’est plutôt la ville qui devient le festival. « Pour moi, la caractéristique de Visions du réel, c’est la ville », résume sa directrice artistique, Émilie Bujès, qui signe cette année sa dernière édition après neuf ans à la tête de la programmation. « Les festivals qui ont lieu dans des petites villes créent un autre contexte pour réunir des gens. » Une bénédiction autant qu’une contrainte, puisque les espaces sont limités, les hôtels aussi, mais cette concentration produit une qualité de présence rare. « Les gens n’ont rien à faire à part se retrouver là, voir des films, voir des projets. »

Le paradoxe nyonnais est là : le festival est très important sur le plan international, mais suffisamment resserré pour conserver une vraie intimité. Cette année, la sélection réunit 164 films venus de 75 pays, dont 83 premières mondiales. Pourtant, l’événement ne donne jamais l’impression de fonctionner comme une machine démesurée. La place du réel, les discussions matinales, les classes de maître, les promenades avec les cinéastes et les rencontres du volet industrie prolongent les films au-delà des salles. On ne vient pas seulement y voir des œuvres, mais habiter pendant quelques jours un rythme commun, fait de découvertes, de paroles échangées et de circulation constante entre le public, les cinéastes et les professionnels.

Le réel en partage

Cette cohérence tient aussi à la manière dont le festival pense le documentaire. Ici, le réel n’est pas une catégorie figée, encore moins une simple garantie de sérieux. Il est une matière mouvante, un rapport au monde, une façon d’accueillir l’incertitude. Émilie Bujès rappelle d’ailleurs que la programmation ne constitue jamais un reflet immédiat du présent : les longs métrages montrés à Nyon ont souvent été tournés sur plusieurs années, si bien que le festival est « toujours un peu en décalage par rapport au réel ». Cela n’empêche pas les secousses du monde d’y résonner avec force. La guerre, les déplacements, les héritages coloniaux, les violences d’État traversent plusieurs œuvres cette année, sans épuiser pour autant le paysage. La directrice insiste aussi sur la présence de films plus légers, plus drôles parfois, qui abordent les crises familiales ou identitaires par l’humour et la comédie.

L’une des nouveautés de cette 57e édition est l’ouverture plus assumée à la fiction avec la section Borderline. Ce déplacement ne trahit pas l’esprit du festival ; il l’élargit. « Pour moi, c’est intéressant de penser à comment le réel est fabriqué indépendamment du format », explique Émilie Bujès. Si Kelly Reichardt est l’invitée d’honneur de cette édition, ce n’est pas malgré son travail de fiction, mais parce que son cinéma entretient avec le réel un rapport profond, sensoriel, attentif aux lieux, aux gestes, aux détails, à tout ce qui déborde le récit. Pour Émilie Bujès, la frontière entre documentaire et fiction tient moins à leur capacité respective à dire le monde qu’à leurs modes de fabrication.

Cette réflexion prend aussi une forme très concrète dans les lieux du festival. Sur les sept salles, seules deux sont de vraies salles de cinéma ; les autres ont été adaptées, transformées, réinventées. L’une des plus marquantes se trouve au bord du lac Léman, dans un théâtre converti pour l’occasion. Là encore, le charme de Visions du réel tient à cette légère hétérogénéité : rien n’y est complètement standardisé, tout semble bricolé au meilleur sens du terme, avec intelligence, soin et une certaine grâce artisanale.

Présence canadienne

La cinématographie canadienne, plus discrète cette année, n’est pas absente pour autant. La réalisatrice montréalaise Marlene Edoyan y présente en première mondiale A Fire There, tandis que Peter Mettler figure aussi au programme avec While the Green Grass Grows. Habituée du festival, Marlene Edoyan décrit Visions du réel comme « [son] festival préféré » : un rendez-vous « très accessible », où circulent des films « audacieux » qui « explorent toujours la langue cinématographique ». La formule dit bien ce qui se joue ici : un festival prestigieux, mais jamais figé, où l’exigence formelle reste inséparable d’une vraie disponibilité aux œuvres.

À ces deux titres s’ajoutent Nuisance Bear, de Gabriela Osio Vanden et Jack Weisman, qui adopte le point de vue d’un ours polaire déclaré nuisible à Churchill, au Manitoba, pour réfléchir à la cohabitation entre humains et animaux, ainsi que Facing South, de Felipe López Gómez, où les messages vocaux laissés depuis la Colombie par la grand-mère du cinéaste se superposent à des images solitaires de Toronto, entre mémoire, distance et exil.

Marlene Edoyan présente cette année un film se déroulant en Géorgie, au sein de la communauté arménienne, où trois jeunes amis imaginent leur avenir entre traditions, attentes familiales et incertitudes géopolitiques. La réalisatrice raconte être tombée amoureuse de cette région au point de se promettre d’y revenir pour y tourner.

Ce qui frappe Marlene Edoyan à propos de Visions du réel, c’est que le prestige du festival ne l’a pas coupé de sa disponibilité. On peut encore y croiser les cinéastes, discuter après une projection, sentir que les films continuent d’exister dans les conversations qu’ils suscitent. Cette année, la présence de figures comme Kelly Reichardt (The Mastermind, First Cow), Sergeï Loznitsa (Donbass) ou Laura Poitras (Cover-Up, Citizenfour) donne du relief à la programmation, tout en affirmant le désir d’ouvrir le festival à une pluralité de publics.

Dans cette petite ville posée entre le lac et les montagnes, Visions du réel continue ainsi d’occuper une place singulière : ni une forteresse pour initié, ni une vitrine sans âme, mais un lieu de passage, de pensée et d’attention. À Nyon, le documentaire ne se contente pas de montrer le monde. Il l’accompagne, le décale, le remet en question, parfois le réenchante. Et pendant dix jours, la ville entière semble respirer à son rythme.

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