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Huit ans après Les Hardings, un spectacle à trois voix qui revisitait avec un exceptionnel doigté l’accident ferroviaire de Lac-Mégantic, l’autrice et metteuse en scène Alexia Bürger est de retour avec Visages, une proposition singulière, campée à mi-chemin entre la réalité et la fiction, un univers où une fois de plus les vies se croisent et se répondent de manière troublante, où la vérité est souvent insaisissable et où les apparences sont généralement trompeuses. Lancé par le Théâtre français du CNA, où il a été créé le mois dernier, le spectacle de 85 minutes occupe en ce moment la scène de l’Espace Go, qui le coproduit.
À partir de récits glanés ici et là, des destins qui cristallisent, certains de façon tragique, d’autres de façon cocasse, la charge symbolique du visage, Alexia Bürger a offert la scène à cinq personnages : L’actrice-plus-jeune (Sophie Cadieux), Émerick (Etienne Lou), Artem (Anne-Marie Olivier), L’actrice-plus-vieille (Marie-Thé Morin) et La femme aplatie (Isabelle Brouillette). Quand le public entre dans la salle, les interprètes sont déjà là, se déplaçant sur le plateau et dans les allées. L’exploration des frontières entre le vrai et le faux, le réel et la fiction, le visage et le masque… tout cela est d’ores et déjà commencé.
De multiples facettes
La première qui s’adresse à nous, paniquée à l’idée d’avoir raté son plongeon dans le présent de la représentation, c’est L’actrice-plus-jeune, un rôle taillé sur mesure pour Cadieux. Davantage que la plupart d’entre nous, l’actrice vit de son visage, existe par ses yeux, ses lèvres, ses sourcils, adopte des identités multiples en procédant chaque soir, de manière mystérieuse, et même un peu mystique, à ce qu’il y a lieu d’appeler une reconfiguration. Plus tard, L’actrice-plus-vieille évoquera la façon dont notre visage change avec le temps, au point qu’on cesse parfois même de le reconnaître.
Puis c’est Émerick qui foule les planches, offrant certainement la portion la plus captivante de cet étrange objet scénique. L’homme, lui aussi comédien — vous aurez compris que le spectacle est en grande partie une réflexion sur les conventions théâtrales et les vertigineux dédoublements identitaires qu’elles permettent —, est atteint de prosopométamorphopsie, un trouble neurologique qui déforme la perception des visages. Sur la corde raide, Etienne Lou excelle à camper l’état paranoïaque dans lequel le personnage est entraîné. Son improbable dialogue avec Brad Pitt, que le comédien a l’honneur de doubler dans un français plus franchouillard qu’international, est un sommet de drôlerie.
Dans la même veine absurde, le personnage incarné par Anne-Marie Oliver, un sosie polonais de Vladimir Poutine, fait sensation auprès du public. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il illustre le décalage considérable qui peut exister entre l’intérieur et l’extérieur, ente la personnalité et l’enveloppe, entre les profondeurs et la surface. Puis c’est au tour de La femme aplatie, un personnage défendu par Isabelle Brouillette, mais aussi inspiré de son histoire. Dans ce tableau qui convoque Vinci et Rilke, une femme de passage à Florence se réconcilie, pendant un cours de dessin pas banal, avec son épithèse, la prothèse qui remplace le nez que le cancer lui a pris.
Il y a bien, entre les pièces du puzzle, quelques ponts jetés, deux ou trois fils tendus, des chœurs qui vibrent ici et là, mais les morceaux demeurent épars, et ce, même après la tombée du rideau. Tout de même, de cette plongée dans la polysémie du visage, il nous reste des informations étonnantes, des interprétations senties et, plus encore, des images fortes. C’est en effet pour des raisons plastiques qu’on risque de se souvenir de Visages. Composés par Sophie El Assaad, Elen Ewing et Véronique St-Germain, les tableaux, qui font la part belle à des masques au réalisme stupéfiant, sont d’une inquiétante et pourtant joyeuse étrangeté, d’une sombre et persistante beauté.


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