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Le projet de pipeline « Northern Shield » présenté lundi par l’Alberta et l’Ontario pourrait être une première étape en vue de la construction d’un pipeline au Québec pour faciliter l’exportation de pétrole des sables bitumineux, estiment des experts des questions énergétiques. Mais un tel projet ne verra jamais le jour sans des milliards de dollars de financement public, à l’instar de celui que vient d’annoncer le gouvernement Carney.
En présentant le nouveau projet de pipeline de 3300 kilomètres qui transporterait du pétrole de l’Alberta jusqu’à Sarnia, dans le sud de l’Ontario, la première ministre albertaine, Danielle Smith a répété la volonté de son gouvernement de « doubler » la production de l’industrie des sables bitumineux, pour atteindre 8 millions de barils par jour d’ici 2035, soit 2,9 milliards de barils par année.
Selon Mme Smith, cette production accrue d’énergie fossile aura impérativement besoin de nouveaux pipelines pour être transportée au Canada, mais aussi pour être exportée ailleurs dans le monde, notamment en Europe. Le pipeline Northern Shield, qui transportait de 500 000 à 800 000 barils par jour, soit 182 à 292 millions de barils par année, s’inscrit donc dans les visées d’expansion de l’industrie la plus polluante au Canada.
« Le Northern Shield Energy Corridor ouvrirait la voie à un accès sans entrave de l’Alberta aux raffineries et aux marchés nationaux de l’est du Canada. Un meilleur accès aux ports en eau libre permettra à l’Alberta de répondre aux besoins de sa clientèle internationale en pleine expansion », a d’ailleurs fait valoir lundi Danielle Smith en présentant le projet de pipeline en compagnie de son homologue ontarien Doug Ford.
Vers un port en eaux profondes
Il n’existe pas de port en eaux profondes à Sarnia, une ville située au cœur du continent nord-américain. À supposer que le projet se réalise, il faudrait donc ajouter un pipeline d’au moins plusieurs centaines de kilomètres afin de pouvoir atteindre un port en eaux profondes.
Dans ce contexte, les experts consultés par Le Devoir estiment plausible de voir renaître un projet qui s’apparenterait au défunt pipeline Énergie Est, qui avait été abandonné en 2017 par le promoteur TransCanada (devenu TC Energy).
« Nous sommes probablement dans une logique où on devrait ressusciter le projet Énergie Est sous une forme ou sous une autre afin d’atteindre les côtes de l’est du Canada », indique Frédéric Boily, spécialiste de la politique canadienne et professeur à l’Université de l’Alberta. Selon lui, un pipeline qui passerait par le territoire québécois serait « le chemin le plus simple », même si, pour le moment, « on ne sait pas quelle serait la route pour exporter vers l’Europe ».
« Le tracé illustré actuel ne permet pas de rejoindre des ports et ne pourrait donc pas permettre des exportations par la mer », explique aussi le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. Ce dernier ajoute que, pour réaliser le souhait d’exporter par navires pétroliers, cela impliquerait donc de « traverser le Québec », possiblement « pour rejoindre le Nouveau-Brunswick et un port en eaux profondes ». « Ce serait une éventuelle relance d’un projet un peu similaire à Énergie Est. »
Le pipeline Énergie Est, qui devait transporter chaque jour 1,1 million de barils de pétrole albertain en vue de son exportation à partir d’un port situé au Nouveau-Brunswick, a toutefois suscité une vive controverse. Il faut dire que cette infrastructure devait traverser le territoire québécois sur plus de 625 kilomètres, essentiellement dans le sud de la province, et donc en régions habitées. Ce tuyau d’un mètre de diamètre aurait ainsi traversé des centaines de cours d’eau, dont le fleuve Saint-Laurent, des milieux humides, des terres agricoles et plusieurs propriétés privées.
Pipeline et gazoduc côte à côte ?
Selon le tracé dévoilé lundi, le pipeline Northern Shield longerait en partie la frontière entre l’Ontario et le Québec, près de l’Abitibi-Témiscamingue. Cela signifie qu’un pipeline pourrait être construit en évitant le sud de la province, et possiblement en empruntant le même corridor que le gazoduc de 1000 km que l’entreprise Marinvest Energy veut construire au Québec pour atteindre Baie-Comeau, et donc un port en eaux profondes.
« Il pourrait y avoir une volonté de créer un couloir énergétique partagé », selon Frédéric Boily, qui rappelle que cela réduirait les coûts pour la construction des deux projets de transport et d’exportation d’énergie fossile.
« Dans la logique des “corridors énergétiques” qui a été évoquée dans le passé, mais un peu moins récemment, ce serait attendu. Donc oui, c’est une hypothèse plausible », fait aussi valoir Pierre-Olivier Pineau. « Par contre, le projet évoqué par l’Ontario et l’Alberta est tellement préliminaire que je doute que des discussions avancées aient eu lieu pour y joindre un gazoduc. Mais ce serait possible. »
M. Pineau ajoute que « le gouvernement fédéral semblait complètement absent de l’annonce de Doug Ford et Danielle Smith ». « Tout cela apparaît donc un peu improvisé, et mal coordonné. »
Directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier, Normand Mousseau insiste d’ailleurs pour dire qu’aucun projet de ce type ne verra le jour à moins d’être payé par les contribuables canadiens. « S’il est financé entièrement par des fonds publics, il va se réaliser. Mais sinon, ce sera impossible. »
« Bonne chance à Mme Smith pour vendre ce projet à la population québécoise, qui s’oppose aux pipelines depuis des années, et pour convaincre le Québec de payer la facture d’un projet dont l’industrie elle-même ne veut pas assumer les risques », ajoute Louis Couillard, responsable de la campagne climat et énergie chez Greenpeace Canada.
En réponse aux questions du Devoir, Marinvest Energy assure que l’entreprise et ses partenaires « n’envisagent pas que ce corridor énergétique soit utilisé à d’autres fins que le transport de gaz naturel ».


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