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Le bleu en art n’est pas qu’une couleur. C’est un repère historique, pris souvent pour ses multiples significations. Cet été, deux expositions à des années-lumière l’une de l’autre se sont tournées vers lui : Vent bleu à la Fondation Guido Molinari, dans Hochelaga-Maisonneuve, et Voir bleu à la maison de la culture Marcel-Robidas, à Longueuil.
En 2004, le Musée de la civilisation s’était donné la mission d’en explorer toutes les facettes. En 2010, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) avait invité Marie-Ève Beaupré, aujourd’hui directrice de la Fondation Molinari, à tirer de ses réserves des œuvres sur le thème du bleu. Les expositions d’aujourd’hui sont un peu des variantes de ces exercices, avec chef-d’œuvre d’un côté et regard panoramique de l’autre.
C’est l’attrait d’un gros morceau qui doit vous diriger vers la Fondation Molinari. Gros et trop rare : Vent bleu, peinte par Molinari vers la fin de sa vie. Ce n’est que la troisième fois que ce polyptyque est exposé et, la dernière, c’était il y a plus de vingt ans.
Pièce monumentale, voire exemplaire, de la dernière période du maître abstrait, Vent bleu (1995) s’impose non seulement par ses dimensions, mais elle exige aussi une sorte de vénération, de silence. Elle absorbe la personne qui la regarde. Le rapport qu’elle instaure n’est pas cependant un rapport de force. Il y a de la douceur, telle une immense cape qui envelopperait et protégerait, à la manière des champs colorés (ou Color Field painting) de Mark Rothko.
L’œuvre fait partie des quantificateurs, ces tableaux monochromes ainsi nommés par Molinari dans lesquels il explore à partir des années 1970 des nuances d’une même couleur. Placée au sol plutôt que sur un mur, elle est à l’apogée de la série et s’en distingue du fait qu’elle est davantage une installation qu’une peinture.
Vent bleu multiplie l’exercice d’un quantificateur fois cinq (ou sept, selon la version exposée en 1995, lors d’une rétrospective au MAC). Chacun des panneaux se compose de trois plans, subtilement divisés par une ligne qui reproduit la verticalité si courante chez son auteur.
Avec cette œuvre, aujourd’hui dans la collection du Musée national des beaux-arts du Québec, qui ne l’a exposée que lors de son acquisition, en 2005, Molinari magnifie ses concepts de la peinture comme champ spatial. Le plan central est une masse, mais les deux extrémités sont bel et bien des bandes verticales qui créent, par leur très discrète inclinaison, du mouvement.
La Fondation Molinari a pris l’habitude de proposer à des artistes d’entrer en dialogue avec le maître des lieux. En cette occasion, ce sont Anne-Marie Proulx et Maude Arès qui sont les principales invitées par la commissaire Camille Bédard. Dans les deux cas, c’est moins le bleu que le vent (et le mouvement) qui les a inspirées.
La première a tiré de sa banque d’images deux photographies en noir et blanc datant de 2018. Elle y tente de capter le mistral à Marseille, de rendre visible sa force, son intensité. Phénomène vivant qui a un impact sur son environnement, le vent matérialise ce que le polyptyque de Molinari fait à sa manière sur le public, sur l’architecture. Par le renversement à la verticale d’une de ses images, au-delà du clin d’œil qu’elle adresse au peintre, Anne-Marie Proulx ajoute une couche d’abstraction et magnifie chaque nuance de gris.
Maude Arès présente une nouvelle installation propre à sa signature : un microcosme de matériaux trouvés et disparates, de petite dimension, entre brindilles et « cheveux, fil de soie, aigrette de pissenlit… ». Intitulée L’avion-mouche-poussière, cette structure circulaire et suspendue (autres éléments distinctifs de l’artiste) semble être née sous les effets du vent. Sensible à la circulation autour d’elle, qui la fait s’agiter, l’œuvre renverse d’une certaine manière la nature de Vent bleu, mais en exigeant, comme elle, du temps d’observation et de l’attention.
Camille Bédard a aussi invité des artistes en performance. Le 23 juillet, Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose feront rapport d’une résidence poétique et, les 20 et 21 août, Mykalle Bielinski réalisera une performance musicale intitulée Venti.
La collection de Loto-Québec
L’exposition Voir bleu est d’une autre nature. Projet itinérant de Loto-Québec pour « souligner, énonce-t-on, son implication dans le milieu artistique et culturel québécois depuis 1979 », elle rassemble une trentaine d’œuvres — une par artiste, excepté quelques cas — issues de la collection de la société d’État. Leur point commun, vous le devinez, c’est la couleur bleue.
Selon ce qui est présenté à Longueuil, c’est la diversité, pour ne pas dire un éclectisme déroutant, qui a orienté la sélection de la commissaire Manon Pouliot et la répartition des œuvres en trois salles. La section « Bleu abstrait », la plus limpide paradoxalement, est portée par les phares que sont les Molinari, Françoise Sullivan et Fernand Leduc. De ce dernier se démarque un pastel de la série Ciels d’hiver à Chapala (2008), vibrant monochrome dans lequel surgit, comme un fantôme, une vapeur lumineuse.
La représentation paysagère, littérale ou poétique, domine dans les autres salles. L’exploration tableau dans le tableau que fait Gilles Boisvert dans l’acrylique Bleu vague no. 8 (2003) s’avère une intéressante étude chromatique inspirée de la mer. Avec lui, artiste trop oublié, Loto-Québec se donne en exemple : ses acquisitions ne concernent pas que les incontournables. Les noms méconnus (Jocelyne Labrecque, Caroline Qumaluk, Martine Savard, Denise Tremblay, etc.) s’accumulent ailleurs, notamment dans un coin « hivernal » — le bleu serait la couleur de la saison froide.
La dernière salle, elle, s’avère bien petite, écartelée entre l’approche politique (Christiane Ainsley, Serge Lemoyne) et le travail avec lumière naturelle (Bruno Santerre, Henri Venne). Ce survol en bleu et son approche trop inclusive servent au bout du compte à bonifier l’image de la société d’État. C’est le défaut, il faut croire, des expositions tirées des collections.


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