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"Je me souviens, c'était La danseuse des folies Ziegfeld (Ziegfeld Girl), avec Lana Turner, Judy Garland et James Stewart. Je me souviens de tous les costumes et ces longues robes en noir et blanc. Ce type de beauté a enflammé l'imagination du jeune garçon de 13 ans que j'étais". Nous sommes alors en 1946, dans le nord de l'Italie, non loin de Milan, à Voghera : Valentino Garavani va au ciné avec ses camarades, il est amateur de cet Hollywood qui a inventé le glamour et les femmes fatales. Dans Ziegfeld Girl, tout est déjà là : l'élégance qui fait mouche, l'hypersexualisation des corps féminins sublimés, les rideaux en lamé qui ouvrent sur un monde où tout n'est que faste et paillettes. Tout est là, déjà, encore en noir et blanc ; Il y ajoutera la couleur de la vie, le rouge.
IL se souvient encore, en 2007, dans un ouvrage qui lui est consacré. "C'est moi qui choisissais le film, […] je pensais que je faisais toujours les meilleurs choix." Depuis le début de sa vie, en 1932, Valentino Clemente Ludovico Garavani G. était fait pour donner le 'la', pour se positionner en surplomb, tel un roi. Quand il quitte la scène de la mode en 2007 après plus de 45 ans à la tête de la maison de mode qui porte son nom, un documentaire rétrospectif voit le jour, très justement intitulé Le dernier empereur. Valentino n'avait pas attendu si longtemps pour devenir la star du monde qu'il avait fantasmé enfant et érigé méticuleusement à son image.
Mes parents étaient des gens formidables. lls me laissaient faire tout ce que je voulais."
Pourtant, rien ne le prédestinait en particulier à la mode. Issu d'un milieu petit bourgeois italien (son père tenait une fabrique d'objets électriques), il se rend compte rapidement que les études ne l'intéressent pas, et, au lieu d'entrer à l'université, il demande à suivre des cours dans une école de mode milanaise. À l'époque, les boutiques de vêtements n'existent pas, et l'on va chez un couturier se faire façonner sa tenue. L'expérience milanaise lui confirme que c'est dans ce domaine qu'il veut travailler. Il a déjà un goût prononcé pour les tissus fastueux, le cérémonial, et tout ce qui habille la bonne société. Il a à peine 17 ans et commande à ses parents d'aller suivre ses études à la Chambre Syndicale de la Couture à Paris. Des parents qui lui trouvent un logement chez un grossiste d'étoffes de luxe et de quoi subvenir à sa vie.
Le styliste et grand couturier italien Valentino est mort à 93 ansUn Italien à Paris
"Je me suis présenté à divers couturiers et Jean Dessès m'a engagé. C'était un couturier grec qui habillait la reine de Grèce. Ce qui ne manque pas de marquer le jeune homme. Chez Dessès, il apprend à faire des robes de bal pour des princesses, reines en vrai ou reines d'un jour. Il observe la technique du 'moulage' qui bande les corps des femmes dans des toilettes sculpturales sur le modèle de la statuaire antique. À cette époque, son camarade d'atelier est Guy Laroche, qui, en quittant Dessès, en profite pour débaucher Valentino. Valentino également a ce sentiment qu'il a des choses à exprimer personnellement. Le père, encourageant, lui offre l'argent nécessaire en vendant sa petite maison de campagne pour permettre au jeune enthousiaste d'avoir sa maison de couture. Qu'il décide d'installer à Rome. La première résidence de celui qui deviendra l'empereur de la mode est somptueuse, sise Via Condotti. Chic chic chic. Trop chic ? Valentino n'a pas un sou, mais préfère toujours le tissu le plus cher et le plus beau. "Valentino aimait tout ce qui était démesurément extravagant. Il adorait tout ce qui était hors de prix, il choisissait les tissus les plus insolites […] Dépenser de l'argent ne lui faisait pas peur… Même, au début, quand il n'avait pas les moyens…" ce que raconte Consuelo Crespi, rédactrice en chef du Vogue Italie de 1965 à 1971.
J'aime la beauté, ce n'est pas ma faute."
1960 : pas un kopeck en poche, mais un acolyte en la personne de Giancarlo Giammetti. Le jeune homme, son cadet de six ans est un jeune beau dillettante, au moins jusqu'à leur rencontre à la terrasse du café de Paris, Via Veneto, à Rome. "Tout le monde s'y retrouvait pour regarder les gens passer. Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Marcello Mastroianni, Fellina avec Anita Ekberg…" raconte Giancarlo Giammetti dans la biographie consacrée au couturier, en 2007. Il "reconnaît" Valentino qui a déjà été épinglé par la presse comme le couturier de Liz Taylor depuis Cléopâtre, tourné à Rome en 1960. Leur rencontre se meut bien vite en duo, quand Giancarlo Giammetti se met à faire l'homme d'affaires de la maison de couture. Le copinage est immédiat, l'amour viendra plus tard. Au départ, ils partagent les déboires de la jeune maison, changent d'atelier en catimini pour fuir les prêteurs, et sauvent du coûteux mobilier – qui manque d'être saisi – et recommencent ailleurs.
La chance de Valentino tient sans doute dans le fait qu'il installe sa maison dans la Roma de la Dolce Vita, celui de Cinecittà et des grands bals mondains. Et comme son truc à lui, c'est ce qui en jette… En 1962, il présente sa collection à Florence dans l'idée de faire de l'œil aux grands acheteurs, qui y font plus volontiers leurs emplettes qu'à Rome. On lui donne le dernier créneau de défilé. Miracle ! Les acheteurs restent et passent commande. La même année, dans une soirée mondaine, Gloria Schiff – la sœur de Consuelo Crespi, Madame Vogue – porte un tailleur Valentino en présence de Jackie Kennedy qui demande : "Qui est votre couturier ?" La très charismatique Première Dame se fait présenter la collection complète de Valentino. Et si elle doit porter du Oleg Cassini dans les représentations officielles, elle choisit Valentino pour sa vie privée.
Kering va développer les lunettes de marque ValentinoEn 1964, quand il défile au Waldorf Astoria, Jackie fait venir le couturier dans son appartement de la Cinquième Avenue, et passe commande de tous les modèles, en noir et blanc. Jackie alors Kennedy va participer non seulement à sa notoriété mais entrer dans sa vie privée.
Jackie Onassis est une amie chère et une femme remarquable. Elle m'a inspirée, m'a soutenue pendant des périodes difficiles. Grâce à son style, elle pouvait faire parler de moi dès qu'on parlait d'elle. Évidemment, Jackie s'interesse à énormement de choses, et endosse tant de responsabilités que sa garde-robe représente le cadet de ses soucis. Elle n'est pas femme à se laisser modeler par quiconque."
Liz Taylor, Jackie O., Julia Roberts…
Déjà l'homme a séduit les femmes sous les projecteurs. Liz Taylor est une fan des origines, Farah Dibah, épouse du chah en pleine occidentalisation de l'Iran, valide ses vêtements qui maintiennent son allure impériale. Audrey Hepburn et la duchesse de Windsor deviennent des fidèles, entamant la longue lignée des vedettes habillées par Valentino Garavani, installant, de facto, dans le récit du couturier, un lien entre, lui, la beauté et la réussite. "Mon record : huit actrices ont reçu un Oscar habillées en moi", a-t-il coutume de scander, fort de son succès. On repense à Julia Roberts en Valentino Vintage lors de sa consécration en Erin Brockovitch, même si Julia n'a pas non plus trouvé le talent dans une robe. Qu'à cela ne tienne, Valentino s'associe au succès.

1968 est l'année de la 'collection blanche', soit plus de 150 modèles de robes blanches faites de ruchés, de dentelles et de nœuds sophistiqués, portées avec des collants travaillés et des souliers à boucles, très princiers. Un style remarquable, qui plaît toujours autant à Jackie devenue Onassis. Elle se marie dans une robe issue de ladite collection, et Valentino le découvre en même temps que la presse du monde entier.

Une marque de mode qui rapporte
Les années 70 confirment sa réussite commerciale. En même temps qu'il acquiert sa reconnaissance de couturier, il devient lui-même une vedette. Deux boutiques à Rome, une à Milan, l'autre à New York. Garavani et Giammetti ont le vent dans le dos. Ils développent l'idée d'une marque, font du 'V' un accessoire qui habille les sacs, les colliers… C'est le début de la puissance du logo. Ils cherchent à s'exporter à l'étranger sous la forme des licences, et choisissent de faire défiler leur mode à Paris au calendrier du prêt-à-porter, en lieu et place de Rome – dont l'ambiance a bien changé depuis la Dolce Vita. "Quand Rome a connu sa première vague de terrorisme et que les Brigades Rouges kidnappaient les gens, Valentino se baladait en Mercedes blindée. Et devinez la couleur de la Mercedes ? Rouge !" John Fairchild, éditeur du Women's Wear Daily, rappelle, avec humour, comme Valentino se sent alors divinement au-dessus de la mêlée. Plus rien ne peut désormais l'arrêter dans son ascension. En 1978, il lance un parfum éponyme en grande pompe à l'Opéra Garnier. Il intègre le tres prestigieux calendrier de la couture parisienne. Des boutiques s'ouvrent partout, le groupe fait partie d'un consortium de marques italiennes depuis 1998, prélude à des modèles type Kering ou LVMH.
Dans les années 90, nous avons dû retirer des licences. Il y en avait trop. Ils ont voulu tout arrêter pour avoir plus de contrôle sur le produit."
Une marque qui vend un style de vie
La boutique tourne, mais il faut dire que Valentino soigne son style. Un style synonyme d'élégance fatale et de grandiloquence. Chaque saison, depuis 1959, il impose une identité colorimétrique inimitable à ses collections : le rouge Valentino. Le couturier raconte volontiers que son obsession lui vient d'une scène initiale à l'opéra de Barcelone. Une vieille dame se détache des ors de l'opéra dans un rouge sanguin. Il ne cessera alors de décliner la teinte. Fourreaux, jupons, rouges de lèvres, bustiers, décolletés plongeants… Et donc "rouge aux joues". Il a retenu la leçon de Dessès, mais fait le contraire : il ne contraint pas les corps, a contrario, il les fait s'exprimer dans des torrents de bretelles, d'échancrures, de fentes, de volants suggestifs.
Dans les années 90, Valentino insuffle de la sexitude à l'élégance grand train. Il faut voir Brooke Shields faire la Une du Time en 1981. Il faut voir Claudia sur une table de dîner, prête à dévorer les convives. Il faut voir Eva manger dans la main du couturier à chien dans un fourreau Renaissance. Du glamour hollywoodien, la censure en moins.
Le créateur Pierpaolo Piccioli (ex-Valentino) nommé directeur artistique de BalenciagaIl poursuit son ouvrage jusqu'en 2007, date à laquelle il raccroche ses ciseaux. Il passe le relais au duo gagnant Pierpaolo Piccioli/Maria Grazia Chiuri. Depuis 2017, Maria Grazia est allée voir chez Dior, mais la marque Valentino poursuit son odyssée divine, dans les mains d'un fonds d'investissement qatari.

Les prix montent, les gens achètent. Il faut dire aussi que Valentino, génie créatif, socialite chic, homme de goût, est parvenu à insuffler à sa marque un petit "je-ne-sais-quoi" que la mannequin vedette Claudia Schiffer décrit avec précision. "Dans tout ce qu'il possède, dans tout ce qu'il fait, il ne veut que le meilleur. En tant que marque, Valentino représente cet état d'esprit tout comme son propre art de vivre".
L'homme aura brillé dans notre temps durant 93 années ; il s'en va briller au firmament des grands couturiers.
V comme Valentino ou vraiment classePour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.


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