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Le 4 juillet 1776, les États-Unis prenaient forme sur des principes de liberté, d’égalité, d’état de droit et d’opposition à la tyrannie. 250 ans plus tard, comment se portent les idéaux du pays et comment les lire à travers les grands symboles qui ont façonné le récit national ? Première étape de quatre : la Route 66.
À cheval sur le fleuve Mississippi, sur le pont Chain of Rocks, au nord de Saint Louis, ville du Missouri, Elena, Masha et Kristina avaient le sourire radieux et l’excitation contagieuse en ce matin de mai, agglutinées autour de l’écran d’un téléphone cellulaire pour un appel vidéo à l’importance familiale capitale.
« On voulait montrer ça à notre plus jeune sœur, qui ne pouvait pas être là avec nous », a résumé Elena quelques secondes après avoir raccroché, encore portée par l’instant qu’elle venait de partager : un bout de vie placé sur ce vestige de la célèbre Route 66 qui, à une autre époque, faisait passer les voitures de l’Illinois au Missouri.
Le pont est devenu depuis une attraction inscrite au Registre national des lieux historiques, fréquentée désormais par les piétons, les cyclistes, les touristes et les Américaines, comme Elena et ses sœurs, venues connecter leur petite histoire à celle de la grande route.
« Notre grand-père nous parlait souvent de la Route 66, qu’il a empruntée dans les années 1930 quand il est arrivé aux États-Unis. Il venait d’Ukraine, a-t-elle dit. Il est passé ici pour aller en Californie chercher du travail. »
Icône de la mythologie américaine, la « Route Mère », comme l’a baptisée l’écrivain John Steinbeck dans son roman Les raisins de la colère en 1939, a été mise hors service et retirée du réseau routier des États-Unis en 1985. Mais elle exerce encore et toujours un pouvoir d’attraction, particulièrement cette année, où le centenaire de sa création, en 1926, conduit à l’intersection du 250e anniversaire de la fondation des États-Unis.
Deux moments forts pour une voie de communication légendaire qui, pendant près de 70 ans, a participé au développement économique et culturel du pays avec ses 3940 kilomètres reliant Chicago à Santa Monica, en Californie, et où l’Amérique se raconte désormais autrement, loin des grands rêves de liberté, d’indépendance, d’accomplissement personnel ou encore d’unité nationale que son bitume a un jour portés.
« L’esprit de la Route 66 n’existe plus et c’est bien dommage », se désole Mary Grundler, qui tient le magasin de souvenirs installé depuis plusieurs années dans la vieille station-service Standard Oil du village d’Odell, au sud de Chicago, au bord de la Old Route 66, comme on l’appelle désormais. « C’était l’esprit de la joie, de la facilité, de la simplicité. Celui aussi de l’ouverture à l’autre, aux voyageurs, à la différence. Celui de la curiosité. Et regardez ce qu’il en reste aujourd’hui ! »
Tous à l’Ouest
Chemin de la migration qui a cultivé un fantasme de l’Ouest, la Route 66, toujours bien ancrée dans l’imaginaire collectif, est indissociable du creuset américain dans lequel des immigrants venant des quatre coins du globe ont trouvé leur place.
« Dans le coin de Saint James et de Rosati, au Missouri, les vignobles témoignent de la contribution des immigrants italiens », résume Jimmy J. Pack Jr., professeur d’anglais à l’Université d’État de la Pennsylvanie, qui rassemble depuis plus de 20 ans les récits de la Route 66 et ce qu’il en reste. « Cette voie de communication a été pendant des années un symbole d’espoir. Dans les années 1920 et 1930, des gens se sont installés le long de cette route, et dans les alentours », au gré des rencontres, des découvertes, ou parfois d’un problème mécanique immobilisant une voiture pour de bon.
C’était le temps des possibles, remplacé depuis pour plusieurs immigrants par le temps de la persécution et de l’angoisse.
C’est le cas dans le sud de l’Illinois, où la légendaire route a fait rayonner des espoirs de vie meilleure, notamment dans les petits villages de Vienna, de Herrin et de Marion, où leurs vergers offraient des emplois durs, mais stables. Et ce, depuis plusieurs générations.
Les services d’immigration du régime de Donald Trump, connus sous l’acronyme ICE, y ont frappé dans les derniers mois, arrêtant des ouvriers d’origine latino-américaine se rendant au travail. Même chose à Du Quoin, où cinq travailleurs d’origine étrangère d’une scierie ont fait les frais des nouvelles politiques migratoires de Washington.
« Ces immigrants vivent ici depuis plusieurs générations », relate Jackson Brandhorst, finissant en journalisme à l’Université du sud de l’Illinois et reporter au Daily Egyptian de Carbondale, où il a suivi de près toutes ces attaques lancées par le gouvernement Trump contre les migrants. « Ces arrestations ont provoqué des traumatismes dans ces petites communautés. On est loin de l’esprit de la Route 66. Aujourd’hui, les gens ont vu leurs espoirs remplacés par la peur. Les immigrants ne veulent plus se lancer sur les routes pour aller à l’église, à l’épicerie, au travail… par crainte d’être traqués et arrêtés. »
Un populisme délétère
« Notre pays est dans un mauvais état », laisse tomber Donna Miner, rencontrée avec son mari, Ray, dans la seule érablière longeant la Route 66, à Funks Grove, en Illinois. Ils arrivaient de l’Arizona, après plusieurs jours passés sur la route mythique, par nostalgie du passé qu’elle représente, ont-ils dit. « Ces arrestations me mettent en colère. L’immigration est à la racine de notre pays, de son industrie, de ses commerces… Nous devrions la valoriser plutôt que l’attaquer. »
En avril dernier, Donald Trump s’est vanté d’offrir aux Américains une gestion exemplaire de la frontière sud, « la meilleure de l’histoire des États-Unis », a-t-il écrit sur son réseau social tout en exposant un tableau indiquant une baisse de 99,9 % des entrées de demandeurs d’asile. Une analyse vertement contredite par l’Institut Cato, think tank libertarien pourtant à l’origine du graphique. Il lui a rappelé que ce chiffre correspondait surtout à l’immigration légale, et non illégale, dont le populiste cherche à se faire le pourfendeur depuis des années.
« Les personnes figurant sur ce graphique se rendaient aux points d’entrée officiels, se déclaraient, demandaient l’asile — elles faisaient exactement ce que la loi exige de faire. Elles respectaient les règles. C’est cela qu’il a réduit de 99,9 %, pas les entrées illégales », a écrit David Bier, directeur de l’Institut.
Faire du millage sur ce décalage entre le discours du président et la réalité sur l’immigration conduit également plus loin. Les rafles de migrants dans les entreprises et les expulsions ne créent pas de l’emploi pour les Américains, comme l’affirme le président. Elles en font plutôt perdre, indiquait en mai dernier une étude du National Bureau of Economic Research.
Un travailleur américain de naissance titulaire d’un diplôme d’études secondaires ou moins perd son emploi chaque fois que six travailleurs sans papiers de sexe masculin sont expulsés du leur, résumait l’organisme de recherche privé et indépendant. Le secteur de la construction est un des plus touchés.
L’effacement de l’autre s’avère donc une solution simple qui crée des problèmes. À l’image, d’ailleurs, de la Route 66, qui, ironiquement, disparaît elle aussi doucement du paysage des États-Unis.
Depuis sa mise hors service en 1985, plusieurs de ses sections ont en effet été recouvertes par les nouvelles autoroutes inter-États, qui permettent une traversée plus rapide et pragmatique du pays. Un morcellement de la voie de communication qui morcelle aussi un peu l’esprit des lieux.
« C’est une partie du rêve américain qui s’efface aussi avec elle du paysage, dit Mary Grundler dans son garage du village d’Odell. Et c’est peut-être révélateur de ce qui se passe aujourd’hui ici. »
La Route 66 a toujours raconté l’histoire de l’Amérique, résume Jimmy J. Pack Jr. « Celle perçue par les gens autant que celle que les Américains ne voient pas », conclut-il.


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