Entre 1868 et 1891, les Suisses ont abaissé d’environ 2,7 m le niveau des lacs de Morat, de Neuchâtel et de Bienne. Pour y parvenir, ils ont détourné l’Aar vers le lac de Bienne et creusé des dizaines de kilomètres de canaux. En retirant l’eau, ils ont aussi mis à nu des vestiges d’habitations préhistoriques, que les riverains ont ramassés, revendus et parfois imités.
Le Seeland n’en pouvait plus.
Avant 1868, l’Aar n’alimentait pas le lac de Bienne : elle se divisait en plusieurs branches à partir d’Aarberg. Les alluvions et les objets charriés par le courant pouvaient former des barrages et provoquer une montée des eaux en amont. Dans cette plaine coincée entre les trois lacs, les crues, la malaria et l’exode rural rythmaient la vie, autour d’un Grand Marais de près de 100 km².
À retenir
- Entre 1868 et 1891, le niveau des lacs de Morat, Neuchâtel et Bienne a baissé d’environ 2,7 m.
- Le canal de Hagneck atteint 34 m de profondeur sur une tranchée de 900 m.
- Le sol du Grand Marais s’est affaissé d’environ 2,5 m depuis la première correction.
- Une seconde correction, de 1962 à 1973, a coûté 152 millions de francs.
Sommaire
Un chantier de 15 millions de francs
L’arrêté fédéral de 1867 a débloqué un crédit de 5 millions de francs, sur un coût total estimé à 15 millions. Les travaux ont débuté dès août 1868. La première correction a duré jusqu’en 1891 et a bâti un système de canaux reliés entre eux. Le canal de Nidau-Büren, long de 12 km, évacue l’eau du lac de Bienne, et celui de la Thielle (8,5 km) relie le lac de Neuchâtel à celui de Bienne. La Broye a elle aussi été corrigée.
Le morceau de bravoure reste le canal de Hagneck, qui jette l’Aar dans le lac de Bienne. Il fait 8 km, mais c’est sa tranchée qui impressionne : 900 m de long pour 34 m de profondeur, soit la hauteur d’un immeuble d’une dizaine d’étages. Il a fallu extraire près d’un million de m³ de molasse, de quoi remplir environ 400 piscines olympiques.
Le chantier avait aussi une dimension technique. Les machines à vapeur (excavateurs, grues, wagonnets) n’ont fait leur apparition dans les corrections des eaux suisses qu’avec ces travaux. Pelles et brouettes n’ont pas disparu pour autant.
Résultat : 2,7 m d’eau en moins dans les trois lacs.
La fièvre lacustre
En se retirant, l’eau a laissé des berges nues, et des vestiges d’habitations préhistoriques y sont apparus. La correction a rendu accessibles les sites palafittiques de la région des Trois-Lacs, ce qui a entraîné de nombreuses découvertes archéologiques. Des villages entiers, dont le nombre n’a pas été chiffré dans les sources consultées, ont ainsi refait surface après des siècles sous l’eau.
Les fermiers et les pêcheurs s’y sont rués. Le canton de Neuchâtel parle d’une « fièvre lacustre » : on fouillait la vase à la recherche d’objets en os et en bois de cerf. Les trouvailles se vendaient sur les marchés de La Neuveville et du Landeron, puis partaient dans un commerce de dimension internationale. Ce négoce attirait les faussaires, et les contrefaçons ont circulé à leur tour.
Le paysan qui labourait la veille un terrain détrempé se retrouvait avec un trésor sous la bêche. Pour un pêcheur dont les filets rapportaient moins que les années précédentes, une hache en os ou une parure valait un complément de revenu inespéré. Les étals ont donc changé de marchandise, au moins le temps d’une saison de fouilles, et beaucoup d’objets ont quitté la région sans qu’aucun relevé ne soit fait.
Le sol qui s’affaisse
La correction a eu un effet inverse sur le Grand Marais. Le sol tourbeux est devenu le plus grand jardin maraîcher de Suisse, mais il s’est abaissé d’environ 2,5 m depuis la première correction, soit la hauteur d’un plafond d’appartement. La tourbe, très meuble, ne se gorgeait plus d’eau et avait tendance à se tasser. Une étude zurichoise relayée récemment évoque un affaissement d’un à deux centimètres par an.
Les inondations sont revenues en 1944, en 1948 puis dans les années 1950.
Une seconde correction, menée de 1962 à 1973, s’est donc imposée. Elle a approfondi et élargi les canaux de la Broye, de la Thielle et de Nidau-Büren, ainsi que le cours de l’Aar entre Büren et Flumenthal. Le niveau maximum des trois lacs a été abaissé d’environ 1 m supplémentaire, et l’amplitude de leurs variations réduite. La facture a atteint 152 millions de francs, soit plus de dix fois celle de la première.
Une bande de sable devenue réserve
Tout n’a pas tourné à la perte. Sur la rive sud du lac de Neuchâtel, la baisse du niveau a libéré une bande de sable, aujourd’hui transformée en réserve naturelle de 3 000 ha et 40 km de rive. Cela représente près d’un tiers de la superficie de Paris intra-muros, offert à la faune et aux promeneurs par un chantier pensé pour les cultures. Le canton de Vaud suit l’érosion de cette rive dans un bilan de lutte dédié.
Le chantier n’a d’ailleurs jamais vraiment été terminé. La navigation réclamait des niveaux d’étiage plus hauts, et dès 1891 on entrevoyait déjà des travaux complémentaires.
Sources : imagesdupatrimoine.ch | hls-dhs-dss.ch | fr.wikipedia.org


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