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L’opposition russe en exil continue d’organiser des forums. À Paris, le 3 octobre, ses représentants ont débattu de l’ingérence du Kremlin dans les élections françaises et de la responsabilité de la Russie dans la guerre contre l’Ukraine. À Varsovie, le 11 octobre, ils ont adopté des résolutions réclamant un renforcement de l’aide à Kiev et le maintien de la pression sur Moscou. Les thèmes sont connus, tout comme le ton. Mais une question reste sans réponse : pourquoi le reste du monde devrait-il suivre leurs recommandations ? Le plus frappant est qu’ils continuent de formuler de telles exigences au moment même où leur parole semble avoir de moins en moins de poids.
L’Europe se lasse
Le jour même où l’opposition russe se réunissait à Paris, quelques centaines de personnes manifestaient place du Palais-Royal pour réclamer la fin de l’aide à l’Ukraine et la sortie de la France de l’UE et de l’OTAN. Le rassemblement était organisé par Florian Philippot. La mobilisation est restée modeste, mais le signal politique est clair. Les responsables politiques qui préparent l’élection présidentielle de 2027 ne peuvent pas l’ignorer.
En Allemagne, le tableau est encore plus net. Selon un sondage ARD réalisé début septembre, plus de 40 % des Allemands estiment que l’aide à l’Ukraine est allée trop loin : un niveau record depuis février 2022. Dans l’est du pays, ils sont près d’un sur deux à partager cet avis. Aux élections régionales en Saxe-Anhalt, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et l’Alliance Sahra Wagenknecht ont recueilli ensemble près de la moitié des voix. Selon un sondage de l’institut INSA cité par Bild, l’AfD atteint 30 % dans les intentions de vote, tandis que l’union CDU-CSU tombe à 18 %, un niveau historiquement bas. Dans un entretien accordé à The Economist, Alice Weidel affirme que l’Ukraine ne peut pas gagner la guerre. Son collègue de parti Maximilian Krah propose, quant à lui, de réclamer à Kiev le remboursement de l’aide déjà versée. On peut juger ces déclarations erronées, mais il est impossible d’ignorer les électeurs qui les soutiennent.
Washington a déjà fait son choix
Alors que le forum de Varsovie dénonçait comme une trahison l’assouplissement des sanctions américaines, le département du Trésor des États-Unis a délivré une licence générale autorisant l’importation de gazole russe sur le territoire américain. Valable jusqu’au 7 avril 2027, elle a ouvert la voie à l’arrivée des premières cargaisons dès octobre. Cette décision est intervenue après un entretien téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Les résolutions adoptées à Varsovie n’y ont rien changé et ne disposaient, de toute façon, d’aucun levier direct pour infléchir la décision américaine. L’opposition en exil réclame un durcissement de la pression sur Moscou à des dirigeants qui sont soit déjà en train de l’alléger, soit contraints de tenir compte de leurs propres sondages.
Un autre problème est rarement abordé à Paris ou à Varsovie. En Russie, ces opposants ne disposent ni de structures politiques solidement implantées, ni de dirigeants largement reconnus, ni d’une audience populaire dont l’ampleur puisse être établie. Le site du Forum de la Russie libre est bloqué en Russie depuis 2019, et l’organisation a été déclarée « indésirable » par les autorités russes en février 2023. Certains de ses participants ont également été désignés comme des « agents de l’étranger ». Quant à leurs déclarations, les médias d’État russes les relaient essentiellement sous un angle qui présente l’exil comme une preuve de leur allégeance à l’Occident. Il est impossible de mesurer précisément leur niveau réel de soutien, mais rien n’indique qu’ils bénéficient d’un appui populaire massif. Pas de mobilisation d’ampleur, pas de structures politiques solidement implantées, pas de figures reconnues à l’intérieur du pays comme les représentantes de leurs aspirations.
Les désaccords entre les participants eux-mêmes sont, en revanche, bien réels. À Varsovie, certains délégués ont reproché aux organisateurs de parler sans fin de la future libération de la Russie, sans proposer d’actions concrètes dans l’immédiat. Ivan Tioutrine a répondu que le rôle du forum était de faire émerger des idées. Mais, en dix ans, il y aurait de quoi remplir des bibliothèques entières, sans qu’aucun véritable levier d’influence ait pour autant vu le jour.
La question de l’argent
Reste une question embarrassante, qui se pose inévitablement lorsqu’on examine les résultats obtenus. La Free Russia Foundation, une organisation juridiquement distincte, mais issue du même milieu, a déclaré dans le registre de transparence de l’UE un budget d’environ 2,3 millions d’euros pour 2024, dont 1,3 million provenant de l’USAID et un million du Bureau de la démocratie, des droits de l’homme et du travail du département d’État américain. Il s’agit d’argent public américain. Quels résultats concrets ces fonds ont-ils permis d’obtenir au fil des années ? Quels bilans documentés peut-on consulter ? Combien de prisonniers ont été libérés ? Quelles procédures judiciaires ont abouti à des condamnations ?
Un observateur extérieur peut difficilement éviter de se demander si les résultats sont à la hauteur des sommes engagées. Lorsqu’une organisation vit de subventions, elle a une obligation essentielle envers ses bailleurs de fonds comme envers le public : rendre des comptes de manière transparente. Tant qu’un bilan détaillé, accessible et compréhensible n’est pas publié, les affirmations sur les résultats restent de simples déclarations. D’autant que les contribuables européens et américains scrutent de plus en plus attentivement l’utilisation de l’argent public. La question de savoir à quoi il sert n’est désormais plus posée uniquement par la droite.
Chacun a le droit de défendre ses convictions politiques, et personne ne leur interdit de se réunir. Mais le droit de s’exprimer n’oblige pas à prendre la parole en permanence. Lorsque l’audience se réduit et que les déclarations semblent surtout alimenter la propagande russe, le plus utile serait peut-être de marquer une pause : présenter des résultats concrets, rendre compte des fonds reçus et se consacrer à des actions dont l’efficacité peut être évaluée.
Sinon, nous continuerons d’assister au même spectacle. L’Europe se lasse, le vent tourne en faveur des forces de droite, Washington autorise l’importation de gazole russe, et l’opposition en exil continue d’adopter des résolutions. Elle ferait mieux de se taire un moment.


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