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Une «lutte de tous les instants» contre une espèce envahissante, dix ans après un déversement de diesel

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L’un des plus anciens souvenirs de Turza Humchitt est celui de la table de sa grand-mère, autour de laquelle la famille partage le contenu d’une grande marmite : soupe, palourdes, coques ou crabes dormeurs.

Les palourdes fraîches sont cuites à la vapeur avec du riz, frites dans leur demi-coquille ou mangées avec leur bouillon, à même la coquille. Pour Mme Humchitt, elles ont encore le goût de l’enfance.

« Cela me rappelle ce qui a toujours été là », raconte cette membre de la communauté heiltsuk qui vit à Bella Bella, sur la côte centrale de la Colombie-Britannique.

Mais il est aujourd’hui plus difficile de trouver cette nourriture près de chez soi. Ces dernières années, dit-elle, son mari a dû aller de plus en plus loin pour récolter des palourdes — conséquence d’une invasion accélérée par une catastrophe.

Dix ans après l’échouement du remorqueur Nathan E. Stewart et le déversement de diesel dans les zones de récolte de palourdes de la nation, les gardiens heiltsuks — des intendants autochtones formés pour surveiller les terres et les eaux de la nation — constatent que les dommages continuent de s’étendre. Dans le secteur de Gale Creek, près de Bella Bella, ils ont observé une hausse spectaculaire des populations de crabes verts européens depuis le déversement.

Originaire d’Europe et d’Afrique du Nord, le crabe vert européen s’est largement répandu en Amérique du Nord. Contrairement au crabe dormeur indigène ou au crabe bleu, plus gros et couramment consommé sur la côte est des États-Unis, le crabe vert est petit et contient peu de chair. Il est comestible, mais il se prête davantage à la préparation de bouillons ou de sauces, à la fabrication d’engrais ou à d’autres usages qu’à être décortiqué et mangé à table, explique Carolyn Tepolt, scientifique associée à la Woods Hole Oceanographic Institution.

Selon Mme Tepolt, le crabe vert possède des caractéristiques qui le rendent particulièrement apte à se répandre et à survivre dans de nouveaux milieux : il tolère des conditions très variées, se nourrit d’une multitude d’aliments et pourrait résister à certains environnements pollués.

« Si on voulait concevoir l’espèce envahissante idéale, elle aurait probablement bon nombre des caractéristiques du crabe vert », dit-elle.

Des équipes retirent maintenant ces crabes envahissants de l’eau à mesure que ceux-ci dévorent les jeunes palourdes et apparaissent dans un nombre croissant de secteurs du territoire heiltsuk, menaçant des bancs de palourdes qui soutiennent depuis longtemps l’alimentation, la culture et les moyens de subsistance des Heiltsuks.

Diana Chan, gestionnaire des ressources naturelles au Heiltsuk Integrated Resource Management Department, explique que la nation n’avait pas envisagé, au départ, qu’un déversement puisse être suivi plusieurs années plus tard d’une explosion de la population de crabes verts.

Lorsqu’un déversement survient, les interventions visent souvent surtout à contenir les hydrocarbures et à nettoyer les lieux, souligne-t-elle. « La surveillance à long terme a vraiment fait défaut. Les Heiltsuks ont été laissés à eux-mêmes pour s’occuper de tout. »

Une explosion de la population de crabes verts

Des crabes verts étaient déjà présents à Gale Creek avant le déversement, mais en beaucoup moins grand nombre. Les gardiens en capturaient habituellement de 10 à 20 par casier, tandis que les pêcheurs commerciaux de palourdes tuaient ceux qu’ils trouvaient sur les plages.

Un rapport de juillet 2026 préparé par Mme Chan et Milène Wiebe, doctorante à l’Université de l’Alberta, et consulté par le National Observer, conclut que le déversement a « probablement contribué de façon importante » à l’explosion démographique qui a suivi. Très résistants à la pollution et aux perturbations environnementales, les crabes verts pourraient mieux survivre à ces bouleversements que de nombreuses espèces indigènes, indique le rapport. Le déversement a par ailleurs entraîné la fermeture de la pêche commerciale à la palourde. Les 40 à 50 pêcheurs qui fréquentaient habituellement les plages de Gale Creek pendant plusieurs semaines chaque hiver n’étaient donc plus là pour tuer les crabes au fil de leur travail et détecter rapidement les changements.

En 2019, trois ans après le déversement, certains casiers capturaient régulièrement plus de 50 crabes. Sur une période de trois mois en 2024, les équipes heiltsuks ont retiré plus de 32 500 crabes verts d’une vingtaine de plages à palourdes du secteur de Gale Creek.

Pour protéger les bancs de palourdes, les Heiltsuks doivent faire diminuer la population de crabes. Mais à mesure que les opérations de piégeage s’intensifient, les équipes commencent aussi à surveiller un autre risque, explique Mme Chan : les crabes adultes mangent leurs petits et, si trop d’adultes sont retirés d’un secteur délimité, la baisse de la prédation peut permettre à davantage de jeunes de survivre.

Les chercheurs appellent ce phénomène « l’effet hydre ». Edwin Grosholz, professeur émérite distingué à l’Université de Californie à Davis, l’a observé dans une étude qu’il a dirigée dans la lagune Seadrift, un petit estuaire de Californie, après qu’une campagne intensive d’éradication eut réduit de plus de 90 % la population adulte de crabes verts. En l’espace d’un an, la population a été multipliée par plus de 30, passant de moins de 10 000 crabes à environ 300 000.

« Ce genre de phénomène peut se produire lorsque les adultes d’une population mangent les jeunes ou se livrent au cannibalisme, explique M. Grosholz, qui étudie le crabe vert depuis les débuts de sa propagation sur la côte ouest, dans les années 1990. Si on élimine la plupart des adultes, les juvéniles peuvent alors survivre, et la population explose soudainement. »

Selon Mme Chan, rien n’indique que ce phénomène se soit produit à Gale Creek. Mais les équipes utilisent désormais des pièges capables de capturer aussi les crabes de petite taille, notamment des nasses à vairons et des casiers du type de ceux employés pour les crevettes, afin de vérifier si le nombre de juvéniles augmente à mesure que celui des adultes diminue.

Les prises baissent souvent en hiver, lorsque les crabes sont moins actifs. Les captures estivales donnent donc une idée plus juste de l’efficacité du piégeage. « Lorsque les chiffres demeurent bas en été, nous y voyons le signe que le piégeage fonctionne », explique Mme Chan.

Ce que la prolifération des crabes coûte aux Heiltsuks

Le Nathan E. Stewart a déversé environ 110 000 litres de diesel et d’autres polluants en octobre 2016, contaminant certains des bancs de palourdes les plus productifs des Heiltsuks. Près de 10 ans plus tard, les Heiltsuks ont conclu un règlement avec la Kirby Corporation, l’entreprise américaine liée au navire, mais d’importantes questions concernant la restauration à long terme et l’indemnisation demeurent sans réponse.

La Première Nation estime que les efforts actuels d’élimination du crabe vert sont très loin de répondre aux besoins. Le rapport évalue à plus de 22 millions de dollars sur six ans le coût d’une intervention à grande échelle. Il recommande de porter les opérations à 10 bateaux sur l’eau chaque jour, avec 30 postes à temps plein consacrés au retrait des crabes verts, dans le but de parvenir à une « éradication fonctionnelle » en cinq ans — c’est-à-dire de réduire suffisamment leur nombre pour qu’ils cessent de causer des dommages importants et que les populations de palourdes puissent se rétablir.

La sixième année, l’effort de piégeage serait ramené à un ou deux bateaux par jour afin d’empêcher une nouvelle explosion de la population et de déterminer le degré de contrôle qu’il faudra maintenir indéfiniment.

Mme Chan précise que les Heiltsuks ne disposent actuellement que d’une équipe exclusivement affectée au crabe vert, même s’ils ont parfois pu en déployer deux lorsque des fonds supplémentaires étaient disponibles. La nation compte maintenant six employés à temps plein qui piègent les crabes verts, et 300 pièges sont répartis sur le territoire.

Gale Creek compte à lui seul plus d’une vingtaine de plages à palourdes. Les équipes peuvent généralement poser une quarantaine de pièges par jour et ne peuvent donc se concentrer que sur quelques plages à la fois. Certaines d’entre elles sont en outre difficiles d’accès en raison des marées, précise Mme Chan.

Le piégeage doit également tenir compte des autres espèces sauvages. Des chercheurs ont observé des loups côtiers remontant des casiers immergés pour en voler les appâts. Selon Mme Chan, les équipes n’utilisent désormais que du hareng, après que des pièges appâtés avec de l’otarie eurent attiré les loups.

Les Heiltsuks ont néanmoins pu constater ce qu’exige une réduction sensible de la population. Sur une petite plage de Gale Creek, les équipes ont piégé si intensivement pendant l’été que le nombre de crabes a chuté et est demeuré inférieur à celui observé dans les secteurs voisins. Mais le succès est resté extrêmement localisé : à quelques mètres à peine de là, les casiers remontaient encore de 60 à 100 crabes verts, dit Mme Chan.

Le travail relève donc d’un délicat exercice d’équilibre : les équipes doivent piéger intensivement à Gale Creek tout en surveillant les secteurs voisins, où le crabe vert commence à apparaître en plus petit nombre.

La lutte contre le crabe vert transforme aussi le programme des gardiens. William Housty, directeur du Heiltsuk Integrated Resource Management Department, explique que des équipes aux ressources limitées doivent désormais se partager entre la protection des bancs de palourdes et la surveillance de l’habitat du saumon, de la salubrité des mollusques et crustacés, des pêches, de la faune et d’autres espèces partout sur le territoire heiltsuk.

« Cela nous place dans une situation vraiment difficile, parce que nous devons décider de ce qui est le plus important alors que tout cela est très important pour nous », dit M. Housty.

Des palourdes japonaises adultes sont encore présentes sur certaines plages de Gale Creek, indique Mme Chan, mais le nombre de juvéniles a fortement diminué. Les palourdes adultes d’aujourd’hui risquent donc de ne pas être remplacées lorsqu’elles mourront. « Ce sont vraiment les petites palourdes qui sont les plus vulnérables au crabe vert, explique-t-elle. C’est pourquoi on peut aller sur certaines plages ici et trouver encore beaucoup de palourdes adultes, mais pas de bébés. »

Gale Creek était autrefois réputé pour ses bancs de palourdes s’étendant « sur l’équivalent de terrains de football », raconte M. Housty. Le secteur faisait vivre une pêche commerciale à la palourde japonaise qui employait de 30 à 40 personnes, sans compter les travailleurs à terre.

Pour les Heiltsuks, cependant, les palourdes ne constituent pas qu’une ressource commerciale. Marilyn Slett, conseillère en chef de la nation heiltsuk, rappelle qu’elles sont un aliment de base, une source de revenus en hiver et une composante de la vie communautaire. Les familles les récoltent, les mettent en conserve, les préservent et les servent lors de potlatchs et de festins.

« Notre peuple dépend de l’océan pour se nourrir, dit Mme Slett. Les palourdes font partie de ces espèces clés dont nous dépendons. »

Que faire des crabes verts ?

Les crabes retirés des eaux heiltsuks sont actuellement congelés puis transportés à l’installation de compostage de Bella Bella, où ils sont mélangés aux déchets compostables domestiques pour être ensuite utilisés par la communauté. Les Heiltsuks étudient également la possibilité de les valoriser pour l’alimentation, la fabrication d’engrais ou la production de bioplastiques.

Mme Chan sait que le crabe vert est consommé dans certaines régions du monde, notamment lorsqu’il est à carapace molle, mais elle n’a jamais entendu dire qu’on en mangeait localement. La nation en est aux premières discussions avec Pêches et Océans Canada (MPO) afin de déterminer si les crabes verts retirés des eaux heiltsuks pourraient être utilisés plutôt que jetés.

Ailleurs sur la côte, d’autres nations cherchent elles aussi des moyens d’inciter à la capture du crabe vert tout en donnant une utilité aux prises.

Gaagwiis Jason Alsop, président de la nation haïda, explique que ses équipes surveillent et retirent les crabes verts à mesure que l’espèce se propage à Haida Gwaii. Mais ce travail exige une main-d’œuvre et un financement constants, pendant que les crabes continuent de se reproduire. Sans débouché pratique, chaque crabe sorti de l’eau représente un coût sans avantage direct.

« C’est une espèce difficile à maîtriser, dit M. Alsop. Elle prolifère énormément. Et je pense qu’on constate qu’il faut une forme d’incitatif économique, quelque chose qu’on puisse faire avec elle, pour donner aux gens une raison de les capturer et ainsi contribuer à maintenir leur population sous contrôle. »

Hasheukumiss, aussi connu sous le nom de Richard George, chef héréditaire de la Première Nation des Ahousaht, sur la côte ouest de l’île de Vancouver, dit militer pour que les crabes verts retirés des eaux locales servent de nourriture plutôt que d’être considérés uniquement comme des déchets. Sa mère et lui ont essayé de les cuisiner en bisque et les ont trouvés « vraiment délicieux ».

« Il n’y a aucune raison pour que le gouvernement ne puisse pas signer un bout de papier autorisant ma nation et moi-même à faire quelque chose de bon pour l’île comme pour le continent », dit M. George.

Le ministère travaille à l’élaboration d’un processus réglementaire pour les propositions visant à utiliser le crabe vert européen à d’autres fins que son élimination, explique au Canada’s National Observer Renny Talbot, biologiste principal de la protection des pêches à MPO. Selon lui, le ministère pourrait être en mesure de délivrer des permis permettant aux personnes participant aux efforts de lutte contre le crabe vert d’utiliser ou de vendre leurs prises. Il s’agirait toutefois toujours d’une mesure de lutte contre une espèce envahissante et non d’une pêche commerciale. MPO réglementerait le permis autorisant la capture des crabes, précise-t-il. S’ils devaient être destinés à l’alimentation, les pêcheurs devraient également traiter avec d’autres autorités, notamment l’Agence canadienne d’inspection des aliments et la province, afin de satisfaire aux exigences de transformation et de salubrité alimentaire.

« Nous ne voulons pas en faire une pêche durable. Nous voulons qu’ils disparaissent », affirme M. Talbot.

Le crabe vert européen a été observé pour la première fois sur la côte ouest de l’île de Vancouver à la fin des années 1990 et a depuis poursuivi sa progression vers le nord, porté par les courants océaniques, explique-t-il. L’espèce est aujourd’hui présente sur la côte ouest de l’île de Vancouver, dans certaines parties de la côte centrale de la Colombie-Britannique et à Haida Gwaii. Le crabe vert arrive en tête des priorités de MPO en matière d’espèces marines envahissantes. Le ministère collabore avec ses partenaires autochtones à l’élaboration de plans de gestion qui concentrent les efforts d’élimination dans les habitats clés et les secteurs d’importance culturelle, ajoute M. Talbot. Il précise que MPO prévoit d’informer les Heiltsuks d’ici la fin de l’année des possibilités d’utilisation des crabes verts.

Cela pourrait aider les Heiltsuks à l’avenir, reconnaît M. Housty. Mais cela ne supprime pas la nécessité de mettre dès maintenant sur pied un programme d’élimination et de restauration de plus grande ampleur : chaque saison où le piégeage demeure insuffisant expose une nouvelle génération de palourdes.

Selon Mme Slett, le déversement de 2016 a contribué à cristalliser l’opposition des communautés côtières au trafic de pétroliers. Près de 10 ans plus tard, les Heiltsuks subissent encore les conséquences de ce déversement, alors même que les gouvernements continuent de discuter de grands projets et du transport maritime sur la côte nord de la Colombie-Britannique.

« C’est l’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes battus avec autant de détermination pour faire respecter le moratoire sur les pétroliers, dit Mme Slett. Nous avons vécu l’expérience du Nathan E. Stewart et nous savons que le dossier n’est toujours pas réglé. »

Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle après avoir d’abord été publié en anglais dans le Canada’s National Observer.

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