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Une justice inatteignable

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Au fil des années, j’ai été impliqué dans plusieurs campagnes réclamant « justice pour » une personne victime de violence structurelle, notamment à la suite de bavures policières ou au sein du système de santé. Un tel appel à la « justice » évoquait toujours un certain malaise : à moins de ressusciter la personne morte de manière prématurée, une réelle justice est de facto inatteignable.

Cette « justice » reflète plutôt un désir que personne d’autre ne subisse le même sort, que la mort ne soit pas en vain. La motivation des familles endeuillées est souvent de protéger de parfaits inconnus de la souffrance vécue par leur proche — une souffrance qui devrait être évitable dans une société juste. Comme Carol Dubé, le conjoint de la regrettée Joyce Echaquan, qui appelait à la mise en place du Principe de Joyce « afin que plus jamais personne ne soit victime de racisme systémique ». Ou, plus récemment, comme Fahima Rezayi, la mère d’un jeune abattu par la police, qui affirmait qu’« il ne peut pas y avoir un autre Nooran ».

Ces réflexions sur la signification de la justice me sont revenues le 27 mars dernier, date du dixième anniversaire du décès de Kimberly Gloade. En février 2016, cette femme micmaque de la Première Nation d’Esgenoôpetitj (Burnt Church), qui vivait à Montréal depuis plusieurs années, s’était présentée aux urgences du Centre universitaire de santé de McGill (CUSM) parce qu’elle souffrait de maux de ventre sévères. Mme Gloade n’avait pas pu présenter sa carte d’assurance-maladie. Le CUSM lui aurait alors réclamé des frais d’hospitalisation de 1400 $. N’ayant pas été avisée qu’elle avait tout de même le droit de recevoir des soins à l’urgence, elle est rentrée chez elle en taxi, 23 minutes après son arrivée en ambulance.

Selon le rapport du coroner Jacques Ramsay, publié en juin 2017, Kimberly Gloade est décédée des complications d’une cirrhose hépatique chez elle, quelques semaines après sa visite avortée au CUSM, à l’âge de 43 ans, « sans qu’un médecin se soit penché sur elle pour l’ausculter et lui expliquer ce qu’il lui arrivait ». Elle a été condamnée à des souffrances inimaginables jusqu’au moment de sa mort.

À La Presse, qui avait révélé cette histoire, le coroner avait fait ce constat important : « Mme Gloade, ce n’est pas juste Mme Gloade. C’est un indicateur important du portrait d’où en est notre système de santé. »

Des dizaines de soignants, dont moi-même, dans une lettre au Devoir, avaient souligné que, dans des cas comme celui de Kimberly Gloade, « les politiques de santé tuent ». Ils ont pointé la directive du ministère de la Santé, qui imposait une surfacturation de 200 % en cas d’absence d’assurance publique. Le paradoxe est frappant : le ministère détermine de façon plutôt opaque les coûts d’une visite pour chaque établissement hospitalier, impose ensuite la surfacturation de 200 % (18 438 $ par jour pour une hospitalisation aux soins intensifs en 2025, par exemple), et tient ultimement les établissements responsables des déficits qui en découlent. En fin de compte, ce sont les personnes comme Mme Gloade qui en écopent.

Où en sommes-nous aujourd’hui quant aux indicateurs importants évoqués alors par le coroner Ramsay ? Malheureusement, les causes structurelles dont a été victime Kimberly Gloade sont toujours là.

En 2017, Laura-Julie Perreault, alors à l’éditorial de La Presse, avait proposé une idée toute simple : « Il est peut-être temps de se pencher sur l’idée d’interdire aux hôpitaux de parler d’argent et de couverture d’assurance avant un premier examen par un médecin. »

Au lieu de s’en inspirer ou, minimalement, d’abolir la directive de surfacturation, le gouvernement caquiste l’a plutôt intégrée dans la Loi sur l’assurance-hospitalisation en 2023 ! Certaines des personnes les plus marginalisées de notre société sont donc les boucs émissaires d’un système de santé où l’on multiplie les barrières au lieu de faciliter l’accès aux soins pour toute personne qui vit sur ce territoire.

Kimberly Gloade avait compris qu’elle était prise entre deux feux, car les personnes migrantes à statut précaire étaient les cibles de ces politiques. Dans une lettre à sa mère, elle fait le constat suivant : « Pas de pièce d’identité à Montréal, aussi bien être une immigrante en Alabama. » C’était avant le premier mandat de Donald Trump. Avant la panique morale entourant le chemin Roxham. Et bien avant la course à la direction de la Coalition avenir Québec, où Bernard Drainville et Christine Fréchette redoublent de promesses pour restreindre l’immigration — et précariser davantage les personnes migrantes.

D’autres éléments systémiques ont joué un rôle dans le décès de Kimberly Gloade, notamment les « structures d’indifférence » et « l’intersection létale » d’identités sociales évoquées par les historiennes Mary Jane Logan McCallum et Adele Perry dans leur traitement du cas de Brian Sinclair, un homme anichinabé qui aurait été « ignoré à mort » aux urgences du Health Sciences Centre de Winnipeg en septembre 2008.

À La Presse, Donna Gloade, la mère de Kimberly, s’est désolée du fait que sa fille « n’a pas été traitée comme un être humain ». Sa sœur, Bridget Gloade, ajoutait qu’elle « était considérée comme une indésirable ». Pour plusieurs membres de la famille, Kimberly Gloade a subi un tel sort parce qu’elle était une Autochtone et que, après s’être extirpée de la rue, elle « fréquentait des itinérants et […] en avait un peu l’air elle-même ».

En 2017, ces propos auraient pu être reçus avec une certaine indifférence ou même du scepticisme, mais après le décès — évitable — de Joyce Echaquan, le 28 septembre 2020, on ne peut pas ignorer la violence subie par des femmes autochtones dans notre système de santé.

La mort prématurée de Kimberly Gloade m’a permis de comprendre la manière dont les effets de certaines politiques peuvent être décuplés. Alors que son histoire faisait les manchettes, la campagne #TiensMaMain — qui, en 2018, a mis fin à la pratique de non-accompagnement des enfants à bord des avions d’Évacuations aéromédicales du Québec (EVAQ) — en était à ses débuts. La conséquence vécue par Kimberly Gloade d’une directive de surfacturation qui cible de toute vraisemblance les personnes migrantes sans couverture d’assurance publique m’a aidé à comprendre comment la pratique de non-accompagnement de l’EVAQ, même si elle était appliquée universellement partout dans la province, affectait de façon disproportionnée les enfants cris et inuits.

En septembre 2017, The Montreal Gazette nous apprenait que Kimberly Gloade était surnommée « Mama Kim » par sa « famille de rue » parce qu’elle se souciait toujours des autres, autant au sein de sa famille choisie que celle qu’elle avait chez elle. Donna Gloade y racontait qu’elle était contente que l’histoire de sa fille, qui avait touché la vie d’innombrables personnes, soit publique : « Je ne veux pas qu’on la considère comme une inconnue — car, pour moi, elle comptait beaucoup. »

Je ne sais pas si la famille de Kimberly Gloade lira ces lignes, mais j’espère qu’elle sait que, pour plusieurs d’entre nous qui n’avons pourtant jamais rencontré Kimberly, elle comptait aussi.

Rien ne pourra justifier la mort prématurée de Kimberly Gloade. La vraie justice — la ramener en vie — est inatteignable. Nous devons tout de même essayer d’honorer sa mémoire en luttant pour rendre notre système de soins de santé public plus accessible, mais surtout plus digne et plus humain. Pour tout le monde.

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