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Les chaussures perlées connaissent un véritable engouement dans le monde de la mode ces jours-ci. Lors de la Semaine de la mode à Milan le mois dernier, Prada a mis en scène des escarpins pointus et des bottes recouvertes de perles rose vif et chartreuse. Un intérêt renouvelé pour l'art du perlage qui se manifeste d'ailleurs à l'échelle locale. Le musée Bata de la chaussure vient de lancer son exposition intitulée Brillant : l'art de la chaussure perlée à travers le monde.
Nishi Bassi, la conservatrice des expositions au musée, croit que le moment est idéal pour mettre ces chaussures bijoux au premier plan.
Sur tous les défilés ces dernières semaines, nous avons vu énormément de travaux de perles faire leur apparition. Il y a vraiment un mouvement plus large dans la mode vers le maximalisme et l'ornementation, observe la conservatrice.
Face au luxe discret et au minimalisme, qui ont dominé la mode à l'échelle mondiale au cours des dernières années, le balancier semble basculer dans la direction opposée, marquant un regain d'intérêt pour l'artisanat.
C'est comme si nous nous éloignions de cet amour pour la ''fast fashion''. Nous voulons quelque chose de plus complexe, savoir que quelqu'un a vraiment pris son temps pour fabriquer un objet. [...] Chaque pièce porte en elle une décadence absolue.
Une forme de devise
Au-delà de l'attention que les chaussures perlées reçoivent lors des défilés, ces ornements tactiles ont une histoire à raconter. C'est justement 400 ans d'histoire que le Musée Bata de la chaussure tente de retracer.
Fabriquées à partir de coquillage, de pierre, d'os, de verre, de métal ou de plastique, les perles parcourent le monde à travers les réseaux commerciaux depuis des milliers d'années, renforçant, par le fait même, les liens culturels, sociaux et économiques.

Produites à Venise dès le XIVe siècle, ces perles de rocaille ont été au cœur d'un vaste réseau commercial reliant l'Afrique, les Amériques et l'Asie.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Dans le musée, le parcours débute à Venise au XIVe siècle, aux origines de la production des perles de verre. Pendant des siècles, ces perles ont été au cœur du commerce à travers l'Afrique, les Amériques et l'Asie. Il s'agissait surtout des conterie, ou perles de rocaille, fabriquées à partir de minces cannes de verre creuses étirées, coupées et finies en grandes quantités, qui étaient largement commercialisées.
Le parcours se poursuit en Russie, où les marchands échangeaient des perles bleues avec les peuples autochtones le long des côtes de ce qui est aujourd'hui l'Alaska contre des peaux de loutres de mer, qu'ils troquaient ensuite avec les Chinois contre du thé. À titre d'exemple, on y présente un étui à aiguilles du XIXe siècle sculpté dans de l'ivoire de morse et décoré par un artisan iñupiat avec ces perles de troc bleues.

Cet étui à aiguilles du XIXe siècle, sculpté dans de l'ivoire de morse par un artisan iñupiat, est décoré de perles bleues russes acquises par le troc.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Les réseaux commerciaux ont permis l'inspiration et la confluence de différentes esthétiques. Lorsque nous observons le perlage, nous pouvons voir ces liens entre différentes cultures et différentes méthodes, note Justine Woods, professeure adjointe à la Parsons School of Design de la New School à New York.
Il y a une souveraineté créative incarnée qui s'exprime par les différentes méthodes utilisées par les artistes, comment ils se sont adaptés à l'arrivée constante de nouveaux matériaux grâce au commerce, pour ensuite intégrer ces matériaux aux connaissances ancestrales.
Des bijoux pour la haute société
Les perles devenant une véritable monnaie d'échange de nation à nation, elles ont rapidement été associées au luxe, à la richesse, au pouvoir et à la monarchie. Le Musée Bata explore cet héritage en présentant d'abord un exemple de perlage sablé, un style de micro-perlage très prisé dans la mode occidentale dès la fin du XVIIe siècle. À l'époque, cette technique était particulièrement populaire pour les petits sacs à main, mais les chaussures pouvaient également arborer ces infimes ornements.
Non loin de là se trouve une paire de chaussures indiennes présentant un bout recourbé vers le haut, décorée de fines perles de nacre. L'utilisation des perles dans les arts décoratifs indiens remonte à près de 4000 ans. Durant la période moghole, qui a débuté au XVIe siècle, les vêtements, les bijoux et les accessoires de l'élite étaient souvent ornés de multiples rangs de perles.

Ces chaussures indiennes à bout recourbé, ornées de fines perles de nacre, témoignent du prestige associé à ces ornements par l'élite dès la période moghole.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Parmi les pièces maîtresses de cette section figurent des chaussures richement ornées de perles fabriquées pour l'Oba Akure Ademuwagun Adesida II, Deji des Yoruba, un monarque influent du Nigeria. Il les a portées le 1er octobre 1960, jour où le pays a proclamé son indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Le perlage est un élément central de la tenue de cérémonie yoruba, les attributs royaux traditionnels d'un Oba comprenant de vastes couronnes, des bijoux et des chaussures brodés.
S'ajoute à cet ensemble une paire de souliers persans décorée de minuscules perles de verre et de perles fines, arborant un cygne sur chaque empeigne. Selon l'équipe de conservation, ces chaussures ont probablement été confectionnées pour une femme de la cour sous la monarchie qadjare au XIXe siècle.
Le perlage était souvent utilisé pour appuyer des récits de statut, de pouvoir et d'autorité, affirme Nishi Bassi.
Des perles d'occasion
Cependant, le perlage revêtait une tout autre dimension dans d'autres contextes culturels. Pour de nombreuses populations, les chaussures perlées marquaient souvent les moments les plus significatifs de la vie, notamment les cérémonies, les célébrations et d’autres rassemblements importants.
Une paire de souliers de bébé du XIXe siècle témoigne parfaitement de cette coutume. Conçues comme le cadeau idéal pour une petite fille, les chaussures ont été cousues et brodées à la machine, restant relativement abordables. Mais le perlage à la main sur le nœud et la jolie boîte à boutons apportaient la touche d'élégance nécessaire pour en faire un présent attentionné.
Dans le même ordre d'idées, les enfants chinois portaient historiquement des vêtements ornés de symboles de bon augure et de protection. On retrouve par exemple une paire de bottillons représentant des dragons chinois, associés à la chance et à la prospérité. Les cornes des dragons sont embellies de petites perles de rocaille, car ces créatures mythiques étaient réputées pour chasser ces objets représentant la sagesse.

Illustrant le concept de la « soupe de perles », cette paire de souliers montre comment les artistes autochtones réutilisaient les perles de rocaille restantes.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Cet usage quotidien du perlage faisait également partie intégrante de la vie de plusieurs communautés autochtones. Cette transmission culturelle prend vie à travers la soupe de perles, un mélange de perles de rocaille éparpillées et mises de côté après la réalisation de projets de création. Guidés par des enseignements culturels de débrouillardise et par le désir d'éviter tout gaspillage, les artistes autochtones utilisaient ces perles égarées pour concevoir des motifs spontanés aux textures variées.
Les pow-wow constituent un autre exemple de l'usage des chaussures perlées dans ces communautés. Plus loin, des mocassins confectionnés par un ancêtre artiste nimíipuu attirent le regard, arborant des drapeaux américains perlés sur leurs côtés extérieurs.
Il y a cet hommage à l'événement, mais le travail de perlage est aussi employé dans un contexte beaucoup plus quotidien. La relation entre ces deux aspects est ce qui le rend si unique, conclut Justine Woods.
Une mode cyclique
Comme toujours, la mode est un éternel recommencement. C'est certainement le cas pour le perlage, qui refait surface dans un contexte contemporain. Toutefois, au début, la fascination des Occidentaux pour les chaussures perlées s’est souvent manifestée par de l’appropriation culturelle.
Dans les années 1960, l'industrie de la haute couture et le mouvement hippie de la contre-culture vouaient une profonde fascination à l'art et à la mode de l'Inde. En conséquence, les créateurs se sont approprié les techniques et les silhouettes indiennes pour concevoir des chaussures exotiques destinées à un public occidental.
Des mules noires ornées de perles et fabriquées par Taj of India illustrent bien ce phénomène. Cette marque utilisait des broderies de perles et des sequins sur les tiges pour imiter le savoir-faire artisanal indien.
Les perles sont liées aux enjeux d'appropriation culturelle et ont souvent représenté une partie précise du monde pour ensuite être utilisées par la mode occidentale afin de vendre une image bien précise, analyse Nishi Bassi.

Conçues par l'entreprise Mila Textiles, ces Vans perlées illustrent comment la pratique traditionnelle évolue aujourd'hui vers des créations modernes.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Aujourd'hui, l'approche semble avoir changé, comme le prouve une paire de Vans perlées conçues par Mila Textiles. Fondée en 2022, l'entreprise crée des œuvres d’art perlées aux formes à la fois futuristes et organiques.
L'équipe de conservation a aussi incorporé des souliers dont les lacets sont enfilés de perles ressemblant à des glaçons et formant l'inscription F*ck Ice , en référence à l'agence de contrôle de l'immigration et des douanes des États-Unis (ICE).
Nous voulions vraiment envisager la chronologie de l'art du perlage de manière non linéaire, avec des œuvres perlées d'un artiste ancêtre aux côtés de celles d'un artiste contemporain, explique Justine Woods. Il y a cette beauté dans le perlage : c'est quelque chose de traditionnel et ancestral, tout en étant futuriste.
L'exposition Brillant : l'art de la chaussure perlée à travers le monde se tient jusqu'en avril 2028 au Musée Bata de la chaussure.


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