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Un volcanologue raconte le Piton de la Fournaise et sa lave comme au commencement du monde

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La descente de la coulée de 2002, contre laquelle s'est épanchée celle de 2026, est aisée. En 20 minutes depuis la route, le sentier mène jusqu'au bord de mer. Avec un copain, nous nous équipons d'un casque et d'un masque à gaz, puis nous nous approchons de l'ancienne falaise littorale et découvrons la nouvelle plateforme en construction depuis la veille, le 16 mars... Derrière un voile de vapeurs, j'aperçois une belle lave lisse qui sort du pied de la paroi, d'une vraisemblable cascade cachée par des laves solidifiées depuis peu.

Une partie de la tension qui m'avait envahi à la prise de mon billet d'avion s'envole ! La lave s'étale sur la plateforme en trois bras mal alimentés... Mais la vapeur d'eau qui sort à divers endroits en arrière-plan ne laisse aucun doute : de la lave entre ici et là dans l'océan Indien !

Nous remontons ensuite le long de cette coulée de lave qui a fait sa trace dans la dense végétation du Grand Brûlé. De 50 à 70 mètres de largeur, ce champ de lave est complètement lisse, d'un gris éclatant, constitué d'une multitude d'écoulements figés. Je rêve de voir ces laves actives depuis un moment, et il ne faut pas longtemps pour qu'on les trouve...

Quelles sont belles ces laves pāhoehoe, des laves si lisses lorsqu'elles arrivent dans l'atmosphère qu'une fine peau se solidifie instantanée et se déforme ensuite par l'écoulement sous-jacent ! Ici, des sortes de cordes se dessinent délicatement. Là, un coussin gonfle lentement. Un peu plus loin, je découvre un trou cylindrique rougeoyant... L'arbre qui finit de se consumer devant révèle une périmorphose, le moule d'un arbre par la lave qui est venu l'entourer lentement. Qu'il est plaisant d'observer ces sculptures naturelles se faire devant nos yeux fascinés !

Lorsqu'on s'approche un peu plus, malgré la forte chaleur qui oblige à ne rester que quelques secondes, on peut percevoir le doux bruissement de la lave... magnifique ! Quelques craquements assez forts se font aussi parfois entendre de l'autre côté de la coulée, indiquant qu'un front de lave avance dans la forêt...

Des sortes de cordes se dessinent délicatement… © Ludovic Leduc

Le temps passe vite au contact de ces laves et le soir vient maintenant à tomber. Avant de rentrer pour prendre un peu de repos, je descends sur la plateforme littorale construite en 2002. D'ici, la vue est un peu différente et permet l'observation de la cascade de lave en intégralité. Elle est un peu loin, à une centaine de mètres, et la vapeur qui stagne au-dessus de la plateforme empêche de faire de belles images, mais quelle ambiance ! Je me pose un instant sur un rocher, contemplant ce flux de lave incessant, d'un jaune éclatant dans un voile de vapeurs rosé... Je suis une nouvelle fois sous le charme de ce volcan, mais je n'avais encore rien vu...

Moments de grâces volcaniques

Le lendemain après-midi, je retrouve un ami que je surnomme affectueusement « gardien volcan » au regard de son temps passé sur la Fournaise en période d'éruption. Nous descendons au même endroit que la veille et quelle surprise : la cascade est cette fois si proche et si large qu'on en ressent l'extrême chaleur malgré la quarantaine de mètres qui nous en séparent !

La fluidité est exceptionnelle : on dirait du sirop qui coule en continu, à plus de 1 100 °C ! Les variations de teintes de la lave sont ténues, mais soulignent le mouvement de cette cascade de lave d'environ 15 mètres de hauteur pour plusieurs mètres de large ! Ce flux est si beau, si puissant, qu'il accapare le regard...

Spectateurs sur le bord de l'Enclos Fouqué devant l'éruption du 19 juillet 2019. © Patrice Huet
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Quel moment magique que celui-ci, de cette Nature en action devant des dizaines de curieux ébahis ! Car nous ne sommes pas seuls : des milliers de Réunionnais viendront voir ce spectacle chaque soir, telle une véritable fête en cette terre volcanique !

On dirait du sirop qui coule en continu, à plus de 1 100 °C ! © Ludovic Leduc

Après avoir bien profité de l'endroit, nous rejoignons l'extrémité nord de la plateforme de 2002 qui se fait littéralement entourée par la nouvelle en formation. Le tableau que je rêvais de voir est là... Le soleil s'est couché depuis quelques instants et dans ces lueurs crépusculaires, on commence à distinguer quelques tâches incandescentes voilées dans le panache de vapeur né de la vaporisation de l'eau de mer par la chaleur de la lave.

Par moments, très fugacement, on peut distinguer de petits filets de lave qui coulent en avant de la plateforme sur un sable noir ou, lorsque les vagues remontent, directement dans l'océan. C'est une ambiance de commencement du monde... Quel privilège d'être là, à quelques pas seulement de cette nouvelle terre qui se crée, sur cette île que j'aime tant et qui grandit devant mes yeux !

La photo d’un des livres des volcanologues Maurice et Katia Krafft qui m’ont orienté dans cette passion est là sur mon appareil… © Ludovic Leduc

Après s'être gavé de ce spectacle, des images pleins les yeux et les appareils, nous remontons sur la coulée de 2002 et nous nous installons un peu à l'écart de la foule, face aux Grandes Pentes du volcan, dont le cône sommital dépasse à peine à l'arrière-plan. Ce sont des dizaines de courtes coulées qui éclairent ces pentes, sous un ciel qui s'étoile peu à peu...

Je me refais alors mentalement le trajet de la lave : le franchissement du cassé des Grandes Pentes dans la nuit du 3 au 4 mars, les six jours qu'il fallut à la lave pour descendre ce relief et ces 1 200 mètres de dénivelé, les trois jours supplémentaires pour parcourir les deux kilomètres restants jusqu'à la route nationale, que la lave coupa le 13 mars, et encore trois jours de plus pour rejoindre l'océan !

Vue aérienne de l'Enclos Fouqué au niveau du Pas de Bellecombe-Jacob. © Wilfried Prigent
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Les laves de cette éruption furent donc cantonnées sur le haut de l'Enclos pendant 19 jours, à moins de 1 500 mètres du cône, mais elles parcoururent les 6 500 mètres restants jusqu'à l'océan en seulement 15 jours, ce qui témoigne d'un tunnel de lave assez robuste et d'une activité très stable.

Un réveil devant le « commencement du monde »

Le lendemain, après quelques heures d'un repos inconfortable dans la voiture, je redescends avant le lever du soleil et me cale le dos contre un arbre au bord de la falaise littorale, à un endroit qui permet d'apprécier l'ensemble de l'extrémité nord de la plateforme en construction. C'est un doux réveil, bercé par le déferlement des vagues en contrebas, les yeux divaguant dans ces vapeurs rougeâtres, cherchant le jaune de la lave qui coule...

Bientôt, les lueurs de l'aube atténuent l'incandescence de la lave et la photo d'un des livres des volcanologues Maurice et Katia Krafft qui m'ont orienté dans cette passion est là sur mon appareil...

Le tableau que je rêvais de voir est là… © Ludovic Leduc

Mon ami m'a rejoint et après avoir profité de l'endroit, nous retournons au contact entre les coulées de 2002 et 2026, là où de jolies laves cordées s'épanchent, entourant un arbre qui s'enflamme. Le champ de lave s'est ici élargi de quelques mètres, mais il s'est surtout épaissi d'environ deux mètres, ce qui illustre que ces champs de lave pāhoehoe se construisent autant par les écoulements que l'on voit en surface que de manière endogène, par un simple « gonflement ».

Je discute avec une chercheuse que je connais un peu et qui m'indique que la température de la lave est d'environ 1 130 °C, seulement 20 °C de moins par rapport aux mesures au niveau du cône éruptif. Cette modeste différence révèle la parfaite isolation d'un tunnel de lave lorsqu'il est bien formé, ce qui permet à la lave de garder toute sa fluidité jusqu'en bord de mer, à pourtant huit kilomètres de la source !  

Et là, derrière ce voile blanc, apparaissent par moments ces jolies laves lisses qui s’épanchent tranquillement sur le sable, à l’assaut de l’océan. © Ludovic Leduc

Nous redescendons ensuite sur la plateforme de 2002 pour constater que la lave cascade toujours par-dessus l'ancienne falaise littorale, mais cette fois par l'intermédiaire d'une dizaine d'écoulements modestes, certains avec un flux discontinu qui fait tomber des petits paquets de lave plus bas où se construisent des sortes de stalagmites.

Nous regagnons ensuite le même endroit que la veille au soir et, le jour étant bien levé, nous constatons que la plateforme s'est agrandie d'une cinquantaine de mètres le long de la falaise littorale. C'est significatif, et finalement logique, car l'océan exerce une force face à la plateforme, ce qui l'oblige à s'étaler. C'est pourquoi le 24 mars, après neuf jours d'activité au niveau du littoral, cette plateforme mesurait 850 mètres de long pour 150 mètres de large maximum, pour une surface totale d'environ 8,4 hectares, l'équivalent de huit terrains de football !

Bonne nouvelle : l'accès jusqu'à l'extrémité de cette plateforme est possible en marchant sur une bande de sable. C'est ainsi que nous nous retrouvons sur cette petite plage en formation, avec une dizaine d'autres habitués du volcan - certains de longue date - dans une sympathique ambiance. C'est un moment avec peu de mots, juste des passionnés du volcan essayant de capter ce moment magique...

Nous marchons entre des morceaux de lave noirs qui dégagent de petits panaches de vapeurs, fragments arrachés à la nouvelle plateforme par les vagues qui les ont déposés sur cette plage où ils finissent de refroidir. Et là, derrière ce voile blanc, apparaissent par moments ces jolies laves lisses qui s'épanchent tranquillement sur le sable, à l'assaut de l'océan. Les vagues déferlent, certaines recouvrant le flux et le figeant instantanément... mais après quelques secondes, d'une fracture dans cette lave tout juste solidifiée, la lave incandescente reparaît et crée un nouveau lobe actif.

Ainsi, l'avancée de la plateforme est inexorable, par toutes ces modestes écoulements éphémères qui se chevauchent et prennent le relais du précédent. Parfois, une vague plus importante vient recouvrir l'ensemble de ce bout de plateforme. L'eau bouillonne quelques instants sur cette masse de lave chaude et vient y déposer une fine pellicule blanche de sels minéraux. Souvenirs impérissables...

L’équivalent de huit terrains de football ! © Ludovic Leduc

Un cône éruptif bien actif !

Je reviendrai une autre fois à cet endroit avec un autre ami, passant de nouvelles heures sur cette falaise surplombant ce spectacle formidable, mais avant de rentrer de cette semaine intense, je dois aller voir l'endroit qui alimente cette éruption, à environ 2 000 mètres d'altitude !

Pour pouvoir profiter du lever de soleil et de ses jolies couleurs, nous partons à 3 heures du matin du Pas de Bellecombe-Jacob, terme de la route du volcan. Sous un joli ciel étoilé, la montée sur le sentier classique qui mène au sommet du volcan est aisée, beaucoup plus facile que la redescente du cône sommital en hors sentier. La pente est raide, les roches se tiennent mal, mais la vue sur le chaudron en ébullition vaut toutes les difficultés !

Des gerbes de lave sont projetées en permanence jusqu'à 20 ou 30 mètres de haut au-dessus de ce cône d'environ 25 mètres de haut, certaines retombant sur ses flancs dans un bruit sourd. Les lambeaux de lave dansent dans le ciel, dans un bruit de ressac envoûtant. Et puis, les lueurs de l'aube viennent atténuer quelque peu l'incandescence de la lave : les couleurs deviennent fascinantes, pour un spectacle littéralement hypnotique ! Le Piton de la Fournaise s'est rappelé à moi, à nous tous ! Quelle magie !

La vue sur le chaudron en ébullition vaut toutes les difficultés ! © Ludovic Leduc

 « Les secrets de la Fournaise », un livre pour tous !

Je suis l'auteur du livre « Les secrets de la Fournaise », un livre pour tous les amoureux du Piton de la Fournaise ou pour ceux que ce récit aura intrigué...

Cet ouvrage, c'est à la fois un beau livre et un guide de randonnée, qui comporte en plus quelques informations pour les enfants ! Ce livre 3 en 1 vous permettra ainsi de comprendre le fonctionnement de ce volcan passionnant, mais aussi d'appréhender le paysage observé depuis le sentier qui mène au bord du cratère Dolomieu. Et ce, tout en profitant de belles photos d'éruptions récentes !

Il ravira ainsi le passionné de Nature, même s'il n'a jamais foulé cette merveilleuse île de La Réunion, car cet environnement volcanique rare est particulièrement riche et intéressant ! Il devrait aussi bien sûr contenter ceux qui ont grimpé jusqu'au sommet de la Fournaise, car cette randonnée pose bien des questions... Des réponses oui, vous en aurez, mais de nouvelles questions se poseront également ! La Science est comme cela... 

Couverture du livre « Les secrets de la Fournaise ». © Frédérick Leveneur - Ludovic Leduc

Ce livre est une porte vers un monde particulier, un monde en évolution perpétuelle, un monde qui rappelle que notre Planète est vivante, un monde en fait très proche des Hommes... 

Les secrets de la Fournaise, par Ludovic Leduc, avril 2024, Éd. La Cité du Volcan, 192 p.
Tarif : 20
€ + frais de port            
Commande à l'auteur par mail, à objectif.volcans@gmail.com

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