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La campagne électorale bat son plein. Alors, quelle réalité concrète attendra les élues de l’Assemblée nationale au lendemain des élections générales du 5 octobre ?
Le nouveau documentaire Un renversement, basé sur des entrevues menées avec une douzaine de femmes de pouvoir des dernières décennies (dont une majorité de députées), lève le voile sur ce qui les attend : du sexisme, du machisme, un boys’ club et des insultes à profusion, mais aussi de la solidarité féminine transpartisane et le pouvoir de réellement changer les choses. Le film ouvre le Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ) le mercredi 9 septembre.
Une des scènes fortes rappelle un discours prononcé en novembre 2019 par la députée de Sherbrooke, Christine Labrie. Elle y reprenait, la voix étranglée, la litanie des injures qu’elle et ses collègues de Québec solidaire avaient reçues en ligne : « maudite folle » ; « va chier la brebis » ; « si j’étais ton fils ou ta fille, j’aurais honte de ma mère » ; « tu devrais décrisser, car tu n’es qu’une pollution à voir » ; « câlisse de prostituée » ; « ostie de plotte sale criminelle » ; « tu auras ta leçon après les Fêtes et ce sera un dossier de réglé » …
« C’est une honte sociale, c’est d’une violence extrême, soutient la jeune réalisatrice Amélie Hardy en entrevue au lendemain du visionnement de presse de son documentaire. On reproche beaucoup aux élues de ne pas être proches de la population. Mais alors, comment concilier la volonté de proximité des gens et la réalité des menaces de te faire tuer, de te faire violer ? Parce que t’es une femme, parce que t’es une femme en situation de pouvoir… »
Jouer la game dans la game
Les femmes de pouvoir témoignant dans le documentaire forment un aréopage transpartisan, multifonctionnel et plurigénérationnel. On y retrouve, du Parti québécois, Pauline Marois, Louise Harel, Véronique Hivon et Catherine Fournier (devenue mairesse de Longueuil) ; du Parti libéral du Québec, Marwah Rizqy et Monique Jérôme-Forget ; de la Coalition avenir Québec, Émilie Foster ; de Québec solidaire, Manon Massé et Françoise David. S’ajoutent l’ex-mairesse de Gatineau France Bélisle, la présidente de l’organisme Femmes autochtones du Québec, Marjolaine Étienne, et la journaliste Jocelyne Richer, autrice de l’essai Le sexe du pouvoir (Éditions La Presse, 2024), lui aussi basé sur des entrevues avec des élues.
Le sujet reste dans l’air. Le documentaire La méthode scandinave, de la réalisatrice québécoise Anik Salas, lancé il y a quelques mois, s’intéresse à la place des femmes et à l’égalité des genres en politique dans les pays modèles (Suède, Norvège et Islande).
« C’est le producteur Serge Desrosiers qui est à la base d’Un renversement, explique Amélie Hardy. Il avait remarqué ma signature artistique sur d’autres projets et il voyait en moi une réalisatrice qui s’intéressait au monde autour d’elle. Nous sommes partis de discussions avec Louise Harel par rapport à un genre de fameux « girls’ club » où des péquistes et des libérales s’aidaient en coulisses de l’Assemblée, pour faire passer des lois féministes. J’ai vite été happée par le sujet, qui s’est élargi à cette question de la place des femmes dans un lieu de haut pouvoir. J’y vois même un miroir, comme le reflet des dynamiques de pouvoir entre les hommes et les femmes dans différentes sphères d’activité. »
Les témoignages des plus anciennes élues, maintenant ou bientôt octogénaires, permettent de comprendre à la fois les profondes mutations sociales positives ainsi que la persistance du sexisme. La zone paritaire est atteinte à l’Assemblée nationale. Les femmes formaient 14,8 % de la députation en 1985 et 46,4 % en 2022, un record avec 58 élues au salon Bleu. Pauline Marois a été la première première ministre. Christine Fréchette lui succède au poste en ce moment et lutte pour le conserver.
Le documentaire revient aussi sur l’entraide transpartisane entre élues, qui a par exemple permis en 2013 l’adoption de la Loi concernant les soins de fin de vie, qui inclut l’aide médicale à mourir. La réalisatrice explique que son film montre comment les femmes font les choses différemment des hommes. « Les femmes sont davantage axées sur le résultat que sur la game pour s’y rendre. Elles sont capables de mettre leurs dissidences de côté pour un plus grand bien commun. […] Elles veulent gagner des causes au lieu de rechercher du rayonnement personnel. »
La profondeur des apparences
Reste l’envers de la médaille, ce qui se cache derrière ces avancées. On apprend par exemple que l’Assemblée nationale a bien une halte-garderie, mais toujours pas de centre de la petite enfance ni de congé parental pour ses membres.
Pauline Marois revient sur les incessantes remarques concernant son goût pour les vêtements colorés et les bijoux voyants, qu’elle a finalement troqués pour des habits noirs ou gris quand elle dirigeait le pays. Marwah Rizqy raconte une entrevue d’embauche comme jeune avocate dans un grand cabinet avec un goujat obnubilé par sa grande taille.
« Le propos du film, c’est aussi que, peu importe le lieu dans la sphère hiérarchique, les dynamiques de pouvoir restent les mêmes : les femmes se font encore faire des remontrances sur leur apparence, la couleur de leurs cheveux, leurs vêtements. Ça n’arrête jamais. »
L’enrobage du film lui-même se démarque. Amélie Hardy a choisi de couler le sujet de fond dans une forme léchée, en noir et blanc, dans un décor brut. Les interviewées sont filmées à leur arrivée en studio, puis de manière frontale en cadrage assez serré.
« Je voulais que le film ait une énergie qui reflète le caractère très féroce de ces femmes-là. Je ne voulais pas les lisser. Je ne voulais pas les enjoliver. Je ne voulais rien de bonbon ou de doux. J’avais envie d’une esthétique brute, qui va à l’essentiel. J’avais envie qu’on se libère des artifices, que, pour une fois, on écoute leur parole en profondeur. En filmant leur arrivée au studio, leur préparation, je voulais aussi souligner l’événement : on a rassemblé 12 femmes, le temps de discuter et de décortiquer ce qui leur est arrivé. »


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