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Le printemps est arrivé tardivement cette année, de manière étrange. Une journée, on croyait que ça y était, avant que le mercure chute et nous ramène à l’hiver. À chaque saison sa météo psychique.
En mai, invariablement, on observe un double mouvement dans les bureaux de psy. D’un côté, il y a ceux que le beau temps soulage, soudainement moins empêtrés dans ces blessures de l’enfance qui restent souvent en travers de la gorge. De l’autre, les esseulés dont les chagrins, récents ou passés, cadrent mal avec ce qu’ils voient bourgeonner partout autour d’eux. Dans cette dissonance, ils souffrent davantage.
C’est souvent au printemps, donc, que des patients recontactent leur ancien psy pour reprendre là où ils pensaient avoir trouvé quelque chose qui les ferait tenir un peu plus longtemps. Pourtant, ce que j’observe dans ma pratique clinique depuis un certain temps et que j’entends également de la part de mes collègues, c’est que la souffrance semble être de plus en plus grande ou, pour le dire autrement, trouve en partie son origine ailleurs : le social entre dans nos bureaux par tous les interstices.
Réalités partagées
Évidemment, psychisme et culture sont imbriqués de façon telle que tracer la ligne entre l’un et l’autre relève de l’illusoire. Les peurs ont ainsi changé d’objet depuis quelques années, au gré des événements sociaux importants, laissant poindre des angoisses à la fois fondées et fantasmatiques : la pandémie (isolement, paranoïa, défaillances du corps) ; la crise climatique (fin du monde, impuissance fondamentale, illusion de toute-puissance) ; l’élection de Trump (fascisme, perversion du rapport à l’autre, négation de l’altérité).
Nous sommes tous liés par ces réalités partagées, bien que notre façon de vivre, de lire le monde soit tributaire de nos paysages intérieurs respectifs.
Plus récemment, cet aveu, que je n’avais pas prévu et qui se dépose de plus en plus souvent dans mon bureau : « J’ai peur de ne plus pouvoir payer mon loyer. » Autre plainte, émanant souvent de soignants du système de santé public, qu’ils soient médecins ou préposés aux bénéficiaires : « Je n’en peux plus. »
Ces deux confidences, que j’entendais peu avant la pandémie, se recoupent en ce qu’elles signent la faillite d’un système qui, s’il n’a jamais été conçu pour veiller à proprement parler au bien-être des individus, en est venu à déposséder ces derniers de ce qui leur reste lorsque tout fout le camp : leur qualité de sujet.
Je vous arrête avant que vous ne soyez tentés de rétorquer : « Mais ces gens se payent des thérapies au privé à 180 $ la séance. » Il y aurait long à dire sur l’accessibilité à la psychothérapie, les raisons de la désertion des psys du système de santé public, les vertus de la prévention psychosociale et l’absence totale de considération politique pour tout ce qui relève de la souffrance morale.
Je dirai simplement que les balises que je me suis données pour ma pratique me permettent d’accueillir des gens dont le profil ne cadre pas nécessairement avec l’idée qu’on se fait des personnes consultant au privé.
Mais là n’est pas la question. Le problème réside dans un accroissement flagrant des inégalités sociales, une déshumanisation du système au point qu’un nouveau discours émerge de personnes considérées jusqu’à tout récemment comme privilégiées, prenant la forme de craintes concernant la pérennité de leur lieu de vie ou la capacité à exercer leur métier d’une façon qui ne soit pas totalement dépourvue de sens, pour ne nommer que celles-là. Autrement dit, la possibilité de vivre dignement.
Inégalités systémiques
Comprenez-moi bien : il y a toujours eu des inégalités systémiques, je ne vous ferai pas un cours sur les théories de Bourdieu. La pauvreté et la précarité n’ont jamais été un choix, quoi qu’en disent les représentants de ce discours de la méritocratie qui recouvre une profonde ignorance des mécaniques du pouvoir.
Par ailleurs, ces inégalités ne doivent pas soudainement susciter l’indignation du seul fait qu’elles concernent maintenant une frange de la population à laquelle de plus en plus de gens s’identifient. Le problème est que le paradigme a changé.
La pensée dominatrice est de plus en plus décomplexée. Que l’on pense à Elon Musk, évoquant le fait qu’une certaine empathie, dite « superficielle » s’opposerait à l’empathie « profonde », visant pour sa part la survie de l’espèce. Traduction : lorsque les citoyens américains en viennent à être plus empathiques envers des « étrangers » plutôt qu’envers leurs propres citoyens (sic), le monde court à sa perte.
Il y a de quoi se perdre dans les concepts, mais ne perdons pas de vue que cette instrumentalisation de notions psychologiques vise à justifier non seulement des mesures anti-immigration paranoïde, mais également un progrès technologique, au nom de l’avenir de l’humanité, dont on peut se demander qui en sont les principaux bénéficiaires.
Le personnage est caricatural, mais il ne faudrait pas sous-estimer le fait que ces propos teintent le champ social en entier et que, de ce côté-ci de la frontière, un individualisme inquiétant, entre toute-puissance et repli vers soi, s’érige progressivement en vertu cardinale sous le couvert d’un discours entrepreneurial prétendument à même de créer de la richesse. Faites-moi rire.
Souffrance
La réification tisse maintenant sa toile à même ces discours qu’on gobe comme des données probantes, jusqu’à en oublier les valeurs néolibérales poussées à leur extrême qui les sous-tendent.
La souffrance est partout, pas besoin d’être psy pour le constater. Mais elle n’est pas nécessairement là où on le croit. Est-ce la détresse accrue des patients venant me consulter, faisant écho à mes propres crises intérieures, qui vient me heurter davantage dans ce printemps bien loin de la solidarité de 2012 ? Ou alors ces regroupements de personnes en situation d’itinérance que je croise de plus en plus souvent lorsque je file à vélo vers le travail chaque matin, comme un rappel constant de la violence économique et de la crise de désaffiliation caractérisant notre société actuelle ?
En effet, il est là, le problème : l’avenir ne passera pas par la croissance, n’en déplaise aux adeptes de Luc Poirier de ce monde, pas plus que par l’innovation technologique dépourvue d’empathie.
Il faudra trouver des espaces en creux, des façons de tendre l’oreille et d’offrir une main ouverte, en marge de la logique marchande, sans rien attendre en retour, sinon qu’un lien se crée, peut-être, entre soi et soi, vers l’autre.


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