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Un monde sans schizophrénie?

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À l’approche des Fêtes, la Fondation Douglas lance une campagne de financement pour la recherche en santé mentale. Si cette campagne a déjà fait l’objet de nombreuses critiques en raison du choix controversé de sa porte-parole, Mariepier Morin, nous souhaitons, à titre de travailleurs qui œuvrent au quotidien avec des personnes schizophrènes, remettre en question le « rêve d’un monde sans schizophrénie » qu’elle met de l’avant.

Un tel monde est-il souhaitable ? Pour se réaliser, que nécessite ce rêve ? Le Douglas semble supposer une équivalence entre la schizophrénie et les maladies pouvant ultimement être éradiquées. Un monde sans schizophrénie, et donc sans schizophrènes, est-il aussi désirable qu’un monde sans cancer ?

Si le Douglas rêve d’un tel monde où la psychopharmacologie est hégémonique, nous désirons plutôt un monde qui accueille la schizophrénie et qui offre des conditions de vie dignes aux personnes qui en sont affectées.

État des lieux

Si elle se présente sous le couvert d’un discours voulant abolir le risque d’une certaine violence liée à la schizophrénie, la campagne correspond malheureusement à une psychiatrie où la médicalisation s’est suppléée aux soins, plutôt que de s’additionner à ceux-ci. Il s’agit d’une psychiatrie que de nombreuses personnes schizophrènes avec qui je travaille me décrivent comme violente, voire souvent traumatisante.

Nous assistons au prolongement du mouvement de désinstitutionnalisation psychiatrique qui, au Québec, s’est entamé dans les années 1960. Initialement, la fermeture des asiles visait une prise en charge communautaire et médicale de la maladie mentale. Or, la psychiatrie étant le parent pauvre de la médecine, elle est la première à subir les effets des coupes en santé.

On a de cesse de répéter que les besoins en matière de troubles de santé mentale sévères sont grandissants, mais on mène une guerre aux lieux de soins, y compris au sein même des unités psychiatriques. On couple la fermeture de lits au sous-financement des groupes communautaires présentés, dans une certaine mesure, comme devant prendre la relève.

Au même moment, des sommes mirobolantes sont investies dans la recherche biopharmacologique, qui permettrait hypothétiquement d’expédier des patients contenus par la médication au sein de la communauté, idéalement sans accompagnement et donc sans coûts supplémentaires. Or, une constante demeure : ne leur accordant plus d’espace et de temps, on ne s’intéresse pas à la vie des personnes schizophrènes, à leurs façons d’être, à leurs symptômes et à leurs récits.

Après leur évaluation initiale, ils auront, pour les plus chanceux, de brefs rendez-vous avec des psychiatres et des suivis irréguliers avec des travailleurs sociaux qui sont au bout du rouleau. La conclusion de la désinstitutionnalisation, et de la campagne du Douglas, qui en est la suite logique, c’est qu’on n’écoute pas les schizophrènes. On en vient à souhaiter leur disparition par un contrôle serré par l’entremise de la contention médicamenteuse, ou par leur enfermement. Nulle part est-il question d’apprendre à vivre avec la schizophrénie, et partout il est question de gérer les risques qui en découlent lorsqu’elle n’est pas accueillie.

Manière

Le diagnostic, entendu comme une manière de saisir les failles existentielles qui affectent une personne et d’accompagner celle-ci, permet de s’orienter cliniquement. Il s’avère essentiel afin de comprendre à qui on a affaire. Néanmoins, un diagnostic qui cherche à identifier le gène de la schizophrénie pour l’abolir relève du désir d’eugénisme.

Quant à lui, un diagnostic qui souhaite taire le symptôme par des molécules plus performantes témoigne de la substitution des soins par la gestion du risque auquel nous faisons face. On désigne d’ailleurs comme antipsychotiques les médicaments que l’on appelait encore récemment des neuroleptiques. Ce glissement témoigne de cette volonté déplorable de faire disparaître la schizophrénie, volonté qui contribue à la marginalisation des personnes schizophrènes.

Le symptôme est une solution trouvée par un sujet afin de composer avec son existence. Certes, cette solution implique son lot d’embûches. Néanmoins, chercher à l’abolir relève d’une démarche qui n’écoute pas, mais qui dicte. À notre connaissance, le Douglas n’a d’ailleurs fait intervenir aucune personne schizophrène dans sa campagne publicitaire. On continue ainsi d’entretenir le fantasme du psychotique dangereux et dérangeant qu’il vaudrait mieux faire disparaître.

Plutôt que de mener une guerre aux schizophrènes, ne serait-il pas désirable de financer, à juste titre, des lieux de vie où il est possible de socialiser et de s’exprimer ? Ne serait-il pas possible de rendre l’hôpital hospitalier et de faire preuve d’hospitalité hors de son enceinte ?

Plutôt que de rêver à un monde sans schizophrénie, nous chérissons le rêve d’accueillir les manières d’être dans leur diversité. Si l’on semble vouloir conformer la folie à la norme, un rappel s’impose : cette norme, par définition, ne correspond à personne et peut faire de nous de violents normopathes particulièrement à l’égard des défis liés à la santé mentale.

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